11.01.2011

ALYTERATURI ¤ 7.

 

ALYTERATURI ¤ 7

SIMPLES CARTONS D'INVITATIONS A DE TROUBLES LECTURES

11 / 01 /2011

 

Cameras animales

Cela, on les tient à l'oeil, depuis longtemps. Pour vous le prouver l'on a fait suivre la recension de leur dernier livre par une partie de celles que nous avons consacrées à leurs différentes parutions depuis plusieurs années. Je ne sais pas comment ils se débrouillent mais leurs bouquins font mouche à tous les coups. Des fous complets. Mais des fous de littérature. Et de plein d'autres dérives. Et par nos temps d'uniformisation béante, ça ne court pas les rues. A emporter avec vous sur nos îles mondialisées. Vous vous sentirez un peu moins seuls.

 

LA SPIRALE DE LA PAROLE

GUILLAUME BERGON

 

130 pp. CAMERAS ANIMALES

 

Au commencement était le verbe. C'est du moins ce que l'on dit. La tentation est grande de prendre la gomme des mots et de tenter de l'effacer. L'on se doute qu'une telle tentative prométhéenne n'est pas de tout repos. Encore faut-il trouver la méthode et le discours qui va avec. Tout en faisant attention de ne pas créer une nouvelle vulgate. Et si la tâche n'était pas aussi insurmontable qu'il y paraîtrait ?

 

Guillaume Bergon a trouvé la solution. D'une simplicité absolue : il s'agit de jouer avec les mots. Non pas le verbe, mais les verbes. Sachez goûter la différence. Il suffit de se mettre à l'oeuvre. Peut-être avec tant de précipitation que plusieurs essais s'avèreront nécessaires. En toutes les occurrences existentielles il faut d'abord limiter l'ampleur des dégâts. Pas plus de cent coups à jouer : ce nombre symbolise la pluralité par excellence, il est aussi l'autre face homonymale de la nullité, pour laquelle on se fait tant de mauvais sans.

 

Entre le héros du zéro et le sens du cent, vous pouvez collectionner tous les objets de l'univers. Facile, les choses n'existent que parce qu'elles ont un mot pour les désigner. Puisez à pleines mains dans le dictionnaire du monde, mais ne vous laissez pas envahir par le hasard des nominations. Le premier qui est pris attribue son prix au second. C'est le début de la poésie, une syllabe appelle son double, double appel sur toute la ligne. Le couple infernal des redondances consonantiques se met en branle. Bas de combat. Et haut-faits de guerre.

 

Un mot en entraîne un autre, marabout et bout de ficelle, de la comptine l'on passe à Joyce. Les jeux les plus anodins relèvent de la plus haute métaphysique. Qu'est-ce que la littérature lorsque l'on la considère comme la résultante du langage. Qui des deux tire la langue à l'autre ? Et qui les vers du nez de la poésie. Au bout du bout un livre n'est-il pas que l'extension du clavier de l'ordinateur. Vous commencez par le big bang de l'alpha initial pour vous planter piteusement, dès la seconde station de votre chemin, comme un gros bêta.

 

Bergon réitèrera deux fois son expérience. Ensuite il passe au descriptif épistémologique. Compte-rendu de laboratoire. Avec des si l'on mettrait le monde dans une phrase. L'ennui c'est qu'il y contient si bien qu'à chaque coup l'on gagne. Le droit de rejouer. Cellule blanche d'isolement. L'écriture vous retranche du monde. De votre enfance à aujourd'hui vous avez toujours rejouer la même pièce. Hamlett. Word ! Words ! Words ! Sacré traitement de textes. Une fois que vous avez dit ça, vous avez tout dit. Le vers se mort la queue dès la deuxième ligne.

 

Difficile de dire mieux. Et chose plus horrible : difficile de faire pire. Vous avez voulu vous la jouer borderline et vous dans les limites de la littérature. Un pas de plus et tu survis. Un pas de moins et tu vis sur. L'illusion de faire mieux que le mot. En fait dans la prison des mots tu te cognes toujours à toi-même. Mon moi élimine le hasard de ce qui n'est pas moi. Bergson marche dans le labyrinthe de ses trouvailles mais chaque mot qu'il nous refile est une de ses obsessions. Lui, le texte et la littérature. Sainte trinité. Parfois il appelle le troisième membre de la famille : pensée. Un grand mot qui chausse les sandales du dieu hermétique pour vous apporter le Message. Manque de pot, ne manque pas de s'écraser lamentablement à terre ! Débute par le gros mot éternité et finit là où Mallarmé commence sa recollection poétique, rien.

 

Entre les deux beaucoup de chose. Une réflexion sur la nature de la littérature qui se regarde dans le miroir de ses propres yeux. Difficile qu'elle aperçoive quelque chose d'autre que son delphique nombril. Narcisse n'est pas obligé de se noyer et Guillaume Berson sait nager entre deux o. Le mégal-o et le micr-o. Les deux extrêmes comme deux rond dans l'o. L'on ne sait plus lequel contient l'autre. Est-ce le monde qui contient le livre ? Ou le livre qui enserre le monde.

 

A moins que la part du mystère ne réside en le léger décalage des deux anneaux que l'on tente de superposer. Et dont l'interstice de non recouvrement apparaîtra à quelques un comme la preuve de l'irréductibilité divine et à d'autres, comme Guillaume Bergon, l'incompressibilité du désespoir. Avec cette interrogation finaliste : quelle est la plus désespérante équivoque ?

 

A lire et à délire.

Incontournable.

 

André Murcie.

 

 

 

CAMERAS ANIMALES

 

Défendre les jeunes éditeurs est plus qu’un devoir, c’est une nécessité. Encore faudrait-il distinguer entre les publicistes qui se posent sur un créneau porteur, et qui surfant sur les modes essaient de se fabriquer un nom dans le métier, trop souvent dans l’inavouable idée de se faire racheter par un gros éditeur, et les fous d’écriture comme Caméras Animales qui tentent contre vents et marées d’imposer de nouvelles approche du texte. Les premiers nous abreuvent de produits plus ou moins calibrés, les seconds, qui nous intéressent, relèvent de l’Aventure Littéraire.

Après HACHE voici donc Caméras Animales. Caméras sans doute parce que pour ces jeunes gens, ils sont d’une génération postérieure à la nôtre, l’image et ses implications et techniciennes et rétiniennes deviennent un vecteur de médiatisation du réel très important, Animales car l’on y pressent un retour à la mémoire du corps, à une écriture qui n’entrevoit l’expression du moi que selon le filtre de sang, de chair, de muscles et de nerfs qui la suscite et la décline. Voici donc une brève présentation des deux premiers livres de Caméras Animales.

Editions Caméras Animales. 4 rue Victor Grossein. 37 000 TOURS.

camerasanimales@wanadoo.fr

 

 

MUSIQUES DE LA REVOLTE MAUDITE. MATHIAS RICHARD.

98 p. Premier trimestre 2004. CAMERAS ANIMALES.

 

Nous sommes ici aux limites de l’inaudible, dans les landes ulcérantes de l’après-bruitisme, du rock post-industriel, dans ce melting pot sonore qui allie les stridences du funk, la violence déjantée du punk, le trashy metal survolté, les élucubrations conceptuelles du free, les expériences suractivées de l’électro désaccoustique, aux pires dérives contemporaines, une espèce de magma qui mêlerait les bruits désespérés des canalisations de chiottes bouchées aux chants d’oiseaux des sublimes arpèges d’Olivier Messian, le tout mixé sur un vieux fond de moteurs d’une escadrille de B 52 en train de larguer des tonnes de bombes sur le Viet-Nam…

 

Une notule finale nous apprend que la plupart des textes ont paru dans Peace Warriors le fanzine des musiques inespérées ( tout un programme ) et, pour la série vous ne l’avez pas vu mais vous l’aurez entendu, dans la revue Chimères. Inutile de remplir vos petites fiches informatives sur des groupes aussi notoirement inconnus que Cannibal Corpse, Gate ou Ulan Bator, tous ces renseignements que Mathias Richard vous délivre avec générosité restent secondaires. La musique n’est qu’une circonstance de la révolte.

 

Au-delà de cette apocalypse de sons triturés, ce qu’il convient d’ouïr, c’est le chant orphique, la voix nue de Mathias Richard qui s’élève dans ce concert disharmonique, dans le tumulte des flots, et qui nous conte la naissance d’une âme qui s’accouche d’elle-même, dans le bruit et la fureur des prétextes musicaux qui présidèrent à son rassemblement.

 

Car nous sommes épars. Nous sortons de nos tendres années, éclatés, dynamités, disséminés aux quatre coins de l’univers, et c’est à nous de récupérer la semence dionysiaque de notre démembrement. Si l’adolescent s’accroche si désespérément à son transistor ou à ses premiers disques c’est qu’il cherche les secrets de sa composition interne, les arcanes de l’orchestration intime de sa fulgurance future, qu’il lui faut à toutes forces réunifier.

 

Il n’est point de hasard, si très tôt, dès la fin de l’enfance, Mathias Richard se retrouva en ces musiques de l’extrême, en ces déchirantes ulcérations, en ces nappes sonores chaotiques, ce fut pour mieux combler le vide béant de toute existence sociale. Alcools, drogues dures, musique, littérature, au choix ou tous ensemble, enivrez-vous selon votre goût, mais enivrez-vous ! Sans quoi le cri désespéré du fantôme d’Edvard Munch hantera vos nuits. Mathias Richard a affublé de son effigie paroxystique la couverture sanguinolente de son livre. Hissez le pavillon rouge. La vie ne fait pas de prisonniers. Tête de mort en exergue, Jolly Roger comme vieux capitaine.

 

L’écriture moderne se doit d’être comme un acte de piraterie. Notre modernité ne vaut guère plus que ce théâtre de cruauté mentale qui nous assiège de ses décors. Prêtons l’oreille à Mathias Richard. Il a choisi d’intensifier les grincements du désastre permanent. Ses poèmes en prose sont à l’écoute de l’irrémédiable cataclysme final de la vie qui ne s’achève jamais.

 

Ne nous y trompons pas, cette collation d’articles sur la musique se donne à lire comme un itinéraire biographique qui ne participe en rien à l’écriture informative et journalistique. La petite phrase, la strette mélodieuse, de la sonate de Vinteuil qui s’en vient hanter le Narrateur de La Recherche occupe le même espace de référence architectonique que les cris et les chuchotements, les hurlements et les grondements de ces musiques sauvages qui déferlent dans les pages de ces Musiques de la Révolte Maudite. Nous sommes bien en présence d’un auteur, qui certes emmènera la majorité de ses lecteurs à visiter des plages inconnues, mais dont il faut percevoir la profonde exigence d’introspection pour réaliser les singularités d’attaque de son implication évènementielle.

 

Les textes de Mathias Richard sont à scander jusqu’à la transe vibratoire qui les engendra. Caméras Animales n’édite pas des livres mais des partitions. Le primat du sang et le battement du sens. Poésies à saisir dans l’apparition élocutoire de leur présence. Peut-être se trouvera-t-il un lecteur pour se demander pourquoi cette révolte que Mallarmé qualifia d’inutile et perverse se devrait d’être encore maudite. Serait-ce l’antique et traditionnel statut ovidien et baudelairien du poëte qui se serait imposé de lui-même à Mathias Richard ? Que sous cette modernité revendiquée de la fureur outrancière nous serions alors proche de l’ultime postulation romantique !

André Murcie.

 

DANSE-FICTION. LY THANH TIÊN.

Photos : PASCAL BLONDY. JACKY JOANES.

86 p. Caméras Animales. Juillet 2004.

 

Danser ne suffit pas. La marionnette qui agite les membres en mesure doit se libérer de tous les carcans des académismes pour retomber dans l’étau originel qui la fonde : sa propre chair.

Transcender l’ossature qui vous fixe à la terre. Tel est le but. La fiction de la danse à laquelle le spectateur se complaît d’assister ne doit pas nous leurrer. La danse n’est pas un spectacle mais une opératoire de l’indivis qui se doit de s’évader de son exil. Le funambule qui préside au prologue du Zarathoustra préfigure cette philosophie de la danse qui sera l’ultime message du solitaire d’Engadine.

 

Ce livre est à décrypter comme les traces graciles que les cigognes en partance vers d’exotiques rives laissent aux rives marneuses des marécages. Des points de détails, des renseignements, des confidences, des sténographies, des fragments de journal, des précisions, des explications, jusqu’aux cris qui furent poussés, soigneusement annotés et consignés ! Mais l’essentiel, le geste d’envol, la geste de transhumance intérieure, qui les suscitèrent n’est plus là.

A nous de supputer, de calculer, de reconstituer, d’extrapoler avec les maigres indices que Ly Thanh Thiên nous a abandonnés dans sa quête incessante. Vous reviendrez souvent à la première de couverture. Car tout commence là, dans ce geste circonstancié, du plaquage du corps et de la pierre, de l’homme et de la femme, dans l’essor du corps et la prégnance de la chair, le combat entre l’âme qui fixe le sol et le corps qui s’exhausse vers le ciel, silhouette du geste qui tente de se dégager de la glue boueuse du réel. C’est en cela que la danse est une sculpture, une modulation quasi liturgique de l’espace.

 

La danse ne relève pas de la physique des corps, mais de la métaphysique du signe. Le lac des signes est asséché depuis longtemps, subsiste – jusques à quand ? – ce fond de glaise animée qui a encore la force de faire signe à notre insignifiance. La gestuelle de Ly Thanth Thiên n’a jamais été aussi dense. Que cette dénonciation comminatoire de notre immobilisme.

 

Danse-fiction. Si vous aimez le vertige… La danse comme ces acrobaties aériennes au-dessus de la rambarde intérieure du gouffre béant. Danser le dos au vide. Etre l’ange qui chute et le démon qui se redresse. Reptile avec des ailes qui retombe pour mieux se relever. Quitter son corps, son sexe, ce point d’ancrage serpentaire à la terre charnelle, n’être plus que les pesantes élytres de ses rêves. S’écraser en l’air, s’envoler sur le sol. Danseur sol et terre, solitaire, dans l’indivision du corps et de l’aura. Danser pour s’extraire de sa propre mort, de sa porte d’or, de cet embrasement du souffle et du geste. Autant de bras, autant de flammes. L’air saccadé de la respiration haletante, le feu de l’action, l’eau des pores qui ruisselle sur les argiles de la chair. Et toujours plus subtil, insaisissable, ce cinquième élément de l’éther anesthésiant, s’arracher de soi à soi, se dissoudre dans une extase de séparation érotique, se surpasser. Le danseur est le surhomme étymologique. Chaque posture comme un élancement chevillé au corps. Faire deux avec soi-même serait donc une virtualité impossible du désir. La danse est-elle une gnose indépassable ?

 

Ly Thanh Tiên, tient-il tant ?

La danse est une promesse. D’horizon, un et multiples.

André Murcie.

 

 

Nous le pressentions dans un numéro précédent : nous sommes loin d’en avoir fini avec le groupe qui gravite autour de la maison d’éditions Caméras Animales. Ce n’est pas leur dernière parution mais un tapuscrit de François Richard, le frère de Mathias Richard l’auteur de ces Musiques de la Révolte Maudite chroniquées en Bucéphale 6.

Peu enclin à s’auto-éditer François Richard a préféré laisser en ses tiroirs ce premier tapuscrit personnel, espérant qu’un jour ou l’autre un éditeur lui adresserait une proposition des plus positives. Ces scrupules honorent notre auteur. Nous les comprendrions parfaitement si l’œuvre n’était pas de toute première importance. Mais devant la qualité intrinsèque d’Esteria, nous pouvons nous demander si Caméras Animales n’est pas en train de passer à côté d’un texte fondateur de la jeune littérature.

 

 

ESTERIA. Cena Dies. FRANCOIS RICHARD.

Tapuscrit. Contact : Caméras Animales. 4 rue Victor Grossein. 37 000 TOURS.

 

Esteria. Les étiages de l’être. Les premières parties pourraient nous dérouter. Nous induire en fausses routes, en pistes malencontreuses. Le texte ne participe pas d’un projet autobiographique, même s’il semble à ses débuts que l’on se rapproche de la figure paternelle comme pour mieux appréhender le récit linéaire d’une enfance qui court aux deltas de l’âge d’homme. C’est exactement le contraire, une chevauchée vers l’origine, qui s’opère devant nous.

Très vite le récit se défait de tout appareillage superficiel, anecdotique. Pour remonter à la seule réalité préhensible de l’écriture. Les mots eux-mêmes. Non pas tant le langage qui est comme une intumescence lyrique du moi, mais les mots mis côte à côte, les uns à côté des autres, dans cette raréfaction nue de toute réalité. Qu’on le veuille ou non, nous ne saisissons le monde que par les minuscules parcelles que chaque vocable réussit à soustraire de sa présence irradiante. Les phrases sont des filets que nous jetons sur l’immensité de l’océan du réel. Avides nous nous penchons sur les interstices de notre carrelet magique. A chaque lancer nous ne ramenons qu’un maigre butin. Car si le mot désigne un fragment du monde, nous ne savons pas encore en jouir. Les mots se cassent. Et parfois il les faut aider. Selon une heideggerienne recherche philologique du sens connexe – bonjour les dégâts collatéraux – , du sens originel.

Mais Heidegger est en trop. François Richard opte pour de théories moins intellectualisantes. Il pare au plus pressé et préfère s’en remettre aux bricolages les plus expéditifs. Démonter les mots, les reformer, les croiser les uns avec les autres, les soumettre à de multiples manipulations génésique, pour leur faire dire ce qu’ils n’ont peut-être jamais eu la possibilité de susciter, maître sorcier s’active en son laboratoire, il opère de subtils décalages de sons et de sens pour en arriver à exprimer de profondes variations kabbalistiques.

L’ensemble est donné comme un compte à rebours. Chapitre sept, six, cinq, quatre… toujours plus en dedans, dépouiller les écorces mortes de son passé, jeter le filet des mots par dessus bord pour se démettre de sa propre gravité, l’image finale est dans l’extrême fond d’un certain homme occidental, je te ferai pêcheur d’homme… trois, deux, un, zéro… O, N, M forment la suite et le nom, car il ne saurait y avoir de vacuité absolue.

Si en bout de route de soi, le soi n’a pas encore disparu, c’est qu’il existe une présence physique indépassable. A la fin de l’âme se rencontre le corps. L’esprit confine à la matière et celle-ci à l’atome. La palpitation particulaire est un au-delà de toute conscience. OM bouddhique et vibratoire. Dieu n’est plus loin. Sa ménagerie non plus. Prête à défiler pour la scène finale. Cena dies. Le lecteur reconnaîtra les oripeaux et les icônes sacrées.

Pourquoi la poésie d’Alain Richard revient-elle sur ses pas ? Pourquoi cette inscription à la lettre près ? Le poëte aurait-il un tel problème d’incarnation qu’il lui faille redevenir homme ? Comme si l’on ne pouvait être celui-ci, sans être passé d’abord par l’état du divin en soi.

Mais que se passe-t-il donc dans la poésie d’Alain Richard ? L’achèvement d’un cycle. L’histoire d’un retour. L’histoire d’une fin. Celle de l’écriture. De ce mouvement éclos dans les années 70, d’une poésie qui se désolidarisait de toute valeur spirituelle, magique, chamanique pour employer un mot fort à la mode ces derniers temps. Opératoire avions-nous affirmé il y a près de vingt ans. Bref d’une poésie qui devait se relever et du naufrage mallarméen et des illusions, pour ne pas dire des aberrations, structuralistes. La récréation est sifflée. Les jeux de langue et de langage sont terminés. Cette vision strictement matérialiste de la poésie a vécu. Certes en vieux païen de la première Rome nous regretterons toujours qu’il lui ait été utile pour parvenir à ses fins de ranimer les vieilles images bibliques. Mais chacun se sert de son bagage personnel pour déposer ses valises à la consigne des objets définitivement abandonnés. Toujours est-il que pour toute une toute nouvelle génération poétique en gestation, les rivages desséchés d’une certaine poésie engoncée de suffisance, à hauteur d’homme sans rêves, ne sont déjà plus la dernière étape obligatoire de tout parcours poétique. Avec Alain Richard, la poésie se réinstalle dans les citadelles de l’être. Une nouvelle génération de veilleurs s’éveille.

André Murcie.

 

 

VIE SANS MORT. FRANCOIS RICHARD.

Dessin de MONIQUE CARRIERE. Photo de RACHEL PANIEL.

VOIXéditions. 2003. RICHARD MEIER 35 rue de la Victoire. 57 950 MONTIGNY. richard.meier@wanadoo.fr

 

A peine avais-je terminé la chronique précédente que le courrier m’apportait le premier opus de François Richard paru en 2003. En ai-je examiné des opuscules dans ma vie de chroniqueurs ! Plus d’un millier me sont passés entre les mains, mais comme celui-là avec son titre au milieu du bouquin, la page une sur la première de couverture, et la der de der qui se donne à voir comme l’ouverture… chez VOIXéditions l’on doit être des adeptes de Mallarmé et de son livre qui ne commence et ne finit jamais et qui tout au plus fait semblant. Le pire c’est que la maquette colle comme un gant au contenu. Autant dire que nous sommes en présence d’un éditeur qui ne caresse pas le lecteur de le sens de la lecture.

 

François Richard c’est l’ascèse royale de la rébellion. Il s’agit de se révolter contre soi. Au moment où la plume perfore le papier, la société n’existe plus. Van Gogh est davantage un suicidé de lui-même que de la foule grouillante qui l’entoure et l’assiège. D’ailleurs François Richard pratique l’ontologie de la chaise vide. Du trône désert. Il faut se défaire de toutes ses pelures subsidiaires. Comme le Serpent. Celui originel, de la Genèse, qui se mord la queue chaque fois qu’il se marche dessus. Ne pas voir le mal, chercher le mythe. Se lancer à âme perdue dans la vie, pour mieux se dépouiller de son corps. Il existe une terrible analogie entre la sortie d’Egypte et l’exclusion du Paradis. Toutes deux sont une contre-marche, une expérimentation de la vie future. Toute assomption dégringole un jour ou l’autre de son piédestal. Lorsque l’on a tordu le cou de la dernière des chimères, il reste encore l’étincellement du dieu unique qui ressemble à s’y méprendre à notre propre reflet. Toute royauté humaine est de droit divin.

 

L’écriture est le sceau. Le dernier saut avant l’abîme. Le texte de François Richard se présente comme une suite de petits paragraphes séparés de blancs. Les versets sont déversés. Comme autant d’écailles arrachés au roi-serpent qui s’insinue en nous. Se désaccroître de tout ce qui pourrait nous accroire. Des contes à dormir debout, des palimpsestes de souvenirs, des légendes dorées, des figures d’empereurs, nous sommes hantés, entés de toutes les généalogies putréfiées de l’Histoire humaine.

 

Nous courons en paralytiques vers notre apocalypse. Nous n’attendons aucune révélation fracassante, nous savons déjà beaucoup plus qu’il ne nous en faut pour être attentif à notre nudité. Nous avons toujours l’impression que derrière notre derme, c’est le monde qui est nu. Nous épousons l’espace beaucoup plus que nous ne connaissons l’étrangère moi.

 

Vie cent morts de nos métamorphoses idéelles. Nous sommes le papillon et le battement de l’aile. L’air qui tremble, et le phénomène qui s’accomplit. Le poëte s’illimite. Comme un point sur l’horizon, comme dieu dans les cieux. Et sur la terre. Retour aux sources. Nous n’échapperons jamais à la lumière. Ni à celle du dedans, ni à celle du dehors. Tout peut toujours recommencer. Le film ne fait pas de marche arrière mais retourne sur les lieux de son retournement. Comme le reptile qui s’enroule et se déroule selon lui-même… Mon royaume pour un Serpent. Ou j’expire sur Cène.

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Richard cœur de François ne se renie pas. Si le poëte est un dieu, le dieu ne serait-il pas un poëte ? Paradoxe. L’Un est-il le trop de l’Autre ?

Ce premier livre de François Richard est aussi le premier livre.

André Murcie.

 

RAISON BASSE

COLLECTIF

 

NIKOLA AKILEUS. MANUEL AUBERT. ARIANE BART. PHILIPPE BOISNARD. KHALIL BOUGHALI. LUCILLE CALMEL. PIERRE CHARBONNEAU. RAPHAËL CHARPENTIE. SYLVAIN COURTOUX. ELIE DELAMARE-DEBOUTEVILLE. PIERRE ESCOT. FAPEYLA. GUILLAUME FAYARD. DANIEL GIRAUD. H. C. JONES. LY THANH TIÊN. GILLES MATE. JOACHIM MONTESSUIS. NeR < http://lituraterre.free.fr/ . DIDIER OBER. CHARLES PENNEQUIN. TRISTAN RANX. MAURICE REGNAUT. FRANCOIS RICHARD. MATHIAS RICHARD. S.U.N < http://s.u.n.free.fr . STEPHANIE SAUTENET. CHRISTOPHE SIEBERT. CHARLES SIMON. DENIS SOUBIEUX. THIERRY THEOLIER.

 

254 p. CAMERAS ANIMALES.

Livre disponible à CAMERAS ANIMALES / 4 rue VICTOR COUSIN / 37 000 TOURS. 16 €. Port compris pour la France.

Site : www.camerasanimales.com

 

Faut raison basse se faire. Ils sont trente à nous le dire. C’est un manifeste. Le premier manifeste littéraire d’importance du siècle. Les lecteurs scrupuleux nous feront remarquer qu’avant en 2005, il y a déjà eu Le Manifeste Contrelittéraire, c’est vrai, mais ce n’est pas du tout la même chose.

 

Nous pouvons en parler avec d’autant plus de liberté que nous avons été des rares en souligner l’importance. Mais cette fois, c’est totalement autre chose. Le Manifeste Contrelittéraire c’est un truc de vieux. Ici ce sont de jeunes gens. La preuve le premier d’entre eux Maurice Regnaut a passé l’arme à gauche à près de quatre-vingt ans. C’est que nous ne mesurons la jeunesse, ni la vieillesse, au millésime de la carte d’identité. Le Manifeste Contrelittéraire, et nous avec notre prétention antiquisante nous ferions mieux d’aller nous rhabiller en silence, c’est encore la vieille culture européenne qui ne veut pas mourir et qui s’accroche aux petites branches pour ne pas être happée par l’abîme.

 

Ces jeunes gens viennent d’un autre monde. Du nôtre. La plupart sont nés il y a trois ou quatre décennies. Autant dire que sont les rejetons de la crise. Ils sont les purs produits du triomphal déploiement du libéralisme. Quelque part ils ressemblent un peu à la génération dada, mais en plus grave. Les dadaïstes ont connu la jubilation d’aider au dynamitage des cloisons vermoulues du vieux monde. Eux sont nés après le no future punk. Ils ont grandi avec ce terrible héritage des voies bouchées et des espoirs inutiles.

 

Vivre, lorsque les raisons de vivre ont disparu, n’est pas facile. Au bout du nihilisme, il reste encore le nihilisme entier à surmonter. N’essayez pas d’articuler le nihilisme, car c’est le nihilisme qui vous désarticulera.

 

Lorsqu’il n’y a plus aucune raison de vivre, la logique veut que l’on mette la raison en veilleuse. Raison en berne. Raison en benne à ordures. Raison basse.

 

Que vous reste-t-il lorsque vous avez remisé votre raison dans un coin de votre esprit et que vous ne vous en servez plus ? Même pas la folie ! Car vous n’êtes pas fou. Vous avez toute votre raison, mais vous ne vous en servez plus, un peu comme ces disques de l’été dernier sur lesquels vous avez beaucoup dansé, mais que vous n’écouterez plus et qui s’empoussièrent sur l’étagère où vous les avez abandonnés.

 

Il ne vous reste rien. Que votre corps. Que votre vécu. Vous êtes comme l’animal lâché dans la vie sauvage. Ce n’est pas un hasard si Raison Basse est le cinquième livre que font paraître les Editions Caméras Animales.

 

Animal, nous venons d’expliquer. Caméras, car n’allez pas raconter que ce sont de pauvres jeunes gens qui n’ont jamais eu de cadeau de Noël. Même qu’on leur a refilé tout le sapin, avec l’étoile qui scintille en haut. Notre si raisonnable Descartes en avait déjà eu l’intuition. L’animal est une machine. Extraordinaire le joujou ! Ca s’appelle la technique. Technologie si vous voulez plus hype. Les précédentes générations, on ne maîtrise plus. Mais eux sont nés dedans. Le web, le net, la toile, connaissent mieux que le stylo bic.

 

Ils ont traficoté de nouvelles manières d’être. Z’ont tout déboulonné et z’ont tout remonté d’une manière très déraisonnable. Z’ont pas eu le temps de lire Aristote et d’appliquer le principe de non contradiction. Ils sont ici et en même temps ils sont ailleurs. Le réseau est notre rhésus qu’ils proclament. Plutôt joyeux foutoir et sacré bordel. On ne sait même plus qui est qui. Trente, et pas une page signée, et que je t’en serve une tranche et une autre plus loin avec entre, tous les autres en avalanche. Roulé-boulé et tohu-bohu.

 

Raison basse c’est la fièvre collective. Ils sont partout aux quatre coins de la planète et ce qu’ils vivent n’est pas beau. Mer forte et dépression annoncée. Poissés de blues et bourrés d’amphés. Solitude partout. J’ouvre le livre au hasard :  « l’humain est une sale race contaminée », « Andouille inapte », « et perquisitions multipliées ». Nous ne sommes plus dans un monde où tout est luxe, calme et volupté. Désordre, désespoir et dépotoir serait la formule à inscrire au fronton des mairies de ce zombieland.

 

Le langage est une houle qui déborde le bateau du sens. Touché, coulé. Qui est le « nouveau dieu de la civilisation zéro » ? Sans nul doute le zéro. Tous à la dérive. Entre celui qui pleure sa baby partie et celui qui tente vainement de ficeler la fiction de son récit, lui aussi parti, il n’est guère d’espoir envisageable. Le livre n’est que l’interface du texte. Ils surfent sur le net et tripatouillent les écrits des autres. Chacun rajoute son grain de sel et la mer n’en devient que plus amère.

 

Raison basse. Le bateau ivre agonise à marée basse. Ils n’ont pas pris leur plus belle plume afin d’écrire un texte définitif. Ils sont allés à la pêche au trésor. Chacun a donné ce qu’il a pu. Un morceau de livre épuisé depuis dix ans, un poème arraché à son recueil, un spam capturé sur le net, un fichier piraté, et quelques autres outils du même acabit.

 

Ils ont mixé le tout. World music du désespoir on line. Le pire c’est que c’est méchamment détonnant. Ca vous colle à la peau comme la petite vérole, et c’est roboratif comme un coup de virole dans le cul. Ca pousse à bout, et ça vous fout contre le mur. De Berlin, ou de votre cuisine. Juste le corps qui parle. Regardez la couverture. Et vous comprendrez. Torse que ça s’appelle. Cadavre ambulant aurait pu faire l’affaire aussi.

 

Cadavre ambulance. Et rosse et thanatos. A en perdre son grec. Et pourtant la vie. Car la nouvelle est d’importance. L’on peut vivre sans raison de vivre. C’est peut-être plus dur. Mais c’est gratuit. Et les actes gratuits court-circuitent l’économie.

 

Raison basse. La littérature ne se tire pas trop mal du grand déballage. Elle n’indique plus la direction à suivre. Elle est la direction. C’est le dernier coup bas qu’elle apporte au système. Et ma foi, elle ne se défend pas trop mal.

 

Vous n’avez aucune raison de lire ce livre. Hormis littéraire.

 

André Murcie.

 

 

ESTERIA. Cenae Dies. FRANCOIS RICHARD.

Collection poésie ATOM. LE GRAND SOUFFLE EDITIONS.

Couverture : Aurélien Réal. Conception graphique : Lucia Diris.

172 p. 14, 80 €. Août 2007. 24 rue Truffaut. 75 017 PARIS.

Tel : +33 ( 01 ) 42 94 25 50

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Nous avons été les premiers dans le Bulletin d’exigence poétique, Bucéphale au mois de mai 2005 à regretter que François Richard tarde à publier le tapuscrit d’Esteria qu’il nous avait fait parvenir.

 

Le voici donc enfin paru au Grand Souffle, maison d’édition fondée par un collectif d’artistes et destinée à se consacrer « à la recherche en littérature, arts et sciences, ainsi qu’à la diffusion du cinéma d’auteur ». Un bel objectif que nous ne jugeons pas chimérique lorsque l’on s’aperçoit que leur catalogue nous propose pas moins d’une quarantaine de titres répartis sur quatorze collections. Ces jeunes gens sont à la hauteur de leur prétention. La moindre des politesses métaphysiques pour des créateurs nous semble en effet consister en la congruence des actes avec les mots, de la vie avec la poésie.

 

La collection poésie du Grand Souffle n’est pas des mieux loties puisqu’elle se revendique à ce jour d’octobre 2007 de deux seuls ouvrages. François Richard nous a coupé le souffle : se retrouver en tête de liste juste devant Rainer Maria Rilke et Les Elégies de Duino, que pour notre part nous estimons être la cime culminante de la poésie du vingtième siècle, ne manque pas de cran. Il n’est pas de hasard. Simplement des signifiances. Annonçons tout de suite le verdict : le Maître n’a pas à rougir de l’apprenti sourcier.

 

L’on est toujours seul, non pas dans le monde où nous ne pouvons avancer d’un pas sans nous heurter à nos frères inhumains, mais dans notre corps. Il n’est pas d’issue possible hormis l’infranchissable barrière de nos os, de notre chair, de notre lymphe sur lesquels nous nous fracassons pour mieux rebondir au centre de notre finitude. Sinon l’amour. Mais nous parlons là d’un mot platonicien dont nous avons perdu le sens.

 

Nous sommes en nous comme le poisson dans l’eau. Nous sommes l’aquarium et nous sommes le requin. Lorsque nous avons trop faim, trop fin, nous mordons à pleines dents en nos seules entrailles. Héautontimorouménos, nous aimons nous faire mal, nous jouons avec le sang qui coule de nos blessures intérieures. Nous l’offrons en sacrifice. Ceci sera mon sang symbolique et je recracherai le pain de mon corps que je ne peux décidément pas avaler.

 

Rien ne passe. Tout reste, et la souffrance ne se transforme pas en autre vampire que cette boule d’angoisse existentielle que je suis, qui m’englobe et me dévore. Je ne suis rien que cette envie de déglutir les mots de lave et de bave que je sécrète dans l’œuvre au noir de mon alchimie mortifère.

 

Le poëte est ainsi, dans les mots qui n’ont jamais fui, englué dans la boue aurifère de son vécu. Vivre est une maladie dont François Richard ne saurait guérir. Même si les mots comme des cataplasmes refroidis sur la jambe de bois du destin l’ont aidé à sur-vivre. A vivre au-dessus de lui, et de son existence.

 

Esteria est une danse. Pour apprivoiser le cobra qui se dresse en nous chaque fois que nous nous penchons sur le gouffre ogival de nos plus lointaines provenances. Des marais fétides du souvenir nous convoquons les Dieux et les insectes haletants du désastre, ces milliers de mots termites qui se jettent à l’assaut de nos aîtres les plus intimes. Bric-à-brac mythologique, les Dieux se sauvent en courant, emportant sous leur bras leurs attributs et les portraits de la sainte famille.

 

Les mots François Richard les désarticule. Il les coule et il les coagule. Il les passe au tamis du langage pour les refaire, les refaçonner, et les redorer. Esteria / Héphaïstos, même combat, même forge. Masses, enclumes, marteaux et merlins. Enchanteurs. Le rire de Joyce refondant le langage. Précision d’orfèvre, fièvres d’or pur, dentelles de vocables serties d’un tintement inouï. Des phrases électriques giclent et nous brûlent les doigts comme des serpents de feu. Ecriture musique qui tinte à nos oreilles. Jamais du clinquant mais du neuf. Sonorités odorantes et les mots en trop jetés au rebut comme d’inutiles et creuses pendeloques.

 

La phrase enfle et s’étend comme un fleuve qui déborde en même temps qu’elle est rabotée jusqu’à l’os. Et le cri de douleur insupportable que l’on ne voudrait plus entendre, qui plane et s’échoïse dans les stridentes sinuosités du pélican qui s’en vient manger dans son propre bec la chair de sa chair, nous assaille et nous tourmente.

 

Esteria n’est pas à lire. Mais à dévorer. Ce qu’il y a de magnifique en ce livre c’est que l’enthousiasme l’emporte toujours sur le formalisme académique. Comprenez que depuis longtemps l’on se trouve devant un recueil de poésie qui ne se soucie point d’écriture mais de poésie. Le Dire passe Avant l’intellectualisation de la façon de dire. Trop souvent nos poètes modernes agencent des caractères noirâtres comme l’on jette les bâtonnets du Yi-King. Pour ensuite se pencher avec des mines de conspirateurs sur leur crachat éjaculatoire et chercher à deviner le mystère kabbalistique qu’ils sont censés avoir jeté à la face du monde.

 

François Richard renoue avec la fougue romantique des aèdes de la grande poésie lyrique européenne. Sa poésie se donne à lire comme un sanglot de chair, un fragment de cri, un envol d’oiseau dans la tempête furibonde des mots et des affres de la vie.

 

 

l’expérience nUe. Aurélien real

notes d’incinération I. réci(f)

 

Images & Œuvres : GABRIEL VALMONT. LAETITIA CANTIN. LUCIA DIRIS.

Collection l’imp(a)nsable. LE GRAND SOUFFLE.

174 p. Mai 2006. 24, rue Truffaut. 75 017.

 

 

 

« Notre meilleure vente : l’expérience qui contredit Artaud, Bataille, Bernard Noël… » Ils ont osé l’écrire sur le bandeau rouge-grand éditeur. Ils ont osé, et ils ont eu raison. Non pas que je sache qu’ils contredisent l’expérience intérieure d’un Artaud ou d’un Bernard Noël, ce sont-là galaxies trop éloignées de mes propres enracinements littéraires, et n’aime guère me prononcer sur les inclinaisons métaphysiques des chaussées de géant que je n’ai traversées qu’à grands pas…

Mais donner quelques coups de pieds sur la fourmilière littéro-parigote qui ronronne en rond depuis une trentaine d’années est une œuvre de salut public qui ne peut faire que du bien. Quoique à la réflexion nos industrieuses ouvrières de la production formatée aurait plutôt besoin d’un bol d’essence enflammé pour se réveiller.

Malheureuse métaphore, Aurélien Réal s’insurge dès les premières lignes de l’incinérateur de la bonne ville de Melun qui dégage de bien vilaines toxines et augmente de manière exponentielle les douleurs de son asthme. Nous ne nous priverons pas de la stupide grossièreté de nos contemporains pour déclarer que nous nous en foutons. Comme tout le monde. Comme le monde entier.

Mais c’est ainsi que l’écriture d’Aurélien Réal prendra son importance, dans son refus radical de l’ordre des choses et des mots imposés. L’expérience nUe est cri de révolte totale à l’encontre des implications technicistes de modélisation de notre vécu. Une dénonciation hurlée, non pas de notre manipulation politique dont nous ne serions que les citoyennes victimes consentantes, mais de notre culturéalité qui nous fait admettre le ressenti de notre vécu comme l’expérience de la réalité inhérente de notre métaphysique appréhension du monde, tel que nous croyons qu’il se donne à nous.

Notre planète déglinguée, nos politiques suicidaires, nos absurdes propositions de volonté, ne forment que la preuve métaphysique, détachée de nous, de notre propre duperie à penser qu’il y a du malheur dans le monde alors qu’il suffit de regarder autour de soi pour s’apercevoir qu’il n’y a déjà plus que du rien. Ce n’est pas que nous aurions salopégé la riante vallée que nous aurait transmise nos ancêtres, c’est nous que nous avons détruits, emberlificotés que nous nous sommes dans les fausses représentations de notre intellectualité.

Aurélien Réal nous enjoint de ne plus être dupe de nos dispositions mentales. Nous ne sommes que corps mental, que corps souffrant. Cette dernière assertion nous paraît relever d’ailleurs de quelques relents de christianisme pas encore totalement évacué. La souffrance est le dernier mythe que l’esprit fait circuler dans la chair pour garder encore un pouvoir sensoriel sur nos vies humaines. Trop humaines dirait Nietzsche.

L’écriture, mais cette notion n’est-elle pas déjà trop artefactique par rapport à la vision réalienne, les mots donc pour rester dans un dire plus primitif, comme autant de pavés de merde psychique ( Réal dirait de bloc de souffrance ) qu’il nous faut déréaliser de toute idéelle transmutation poétique du langage, les mots donc à décaper, à dénuder pour atteindre à cette rugosité, nous dirons simplement, psysique encore que la simplicité soit encore un filtre entre nous et le rien, un leurre de revendication spirituelle, une tromperie poétique.

L’écriture comme une imposture si elle n’est pas partagée selon une expérience singulière mais commune. Aurélien Réal sample des textes empruntés à une trentaine d’écrivains divers. Mais il existe une parenté entre un Joe Bousquet eu une Emily Dickinson pour prendre ces deux-là un peu au hasard. N’est-ce pas le serpent de la tradition littéraire qui s’en vient se mordre la queue au milieu du texte d’Aurélien Réal comme le symbole de l’éternel retour de l’impossibilité de la non-représentation par autre chose et autres mots que la littérature.

Chassez le naturel il revient au galop. L’on a dit qu’en rédigeant Don Quichotte Cervantès aurait écrit le plus beau des romans de chevalerie dont il se complaisait à pourfendre le genre. La revendication de l’expérience nUe parmi les outrances et les magnificences de son dénuement stylistique ne serait-elle pas une manière détournée de remettre la chose littéraire, l’infrangibilité littéraire, au milieu et en avant du débat ?

Toute cendre n’est que la preuve la plus évidente de la flamme qui l’engendra. Merci à Aurélien Réal de nous le rappeler. A son corps défendu.



André Murcie.

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