13.06.2011
ALYTERATURI ¤ 10. UN PEU DE METAPOLITIQUE !
A N D R E M U R C I E
QUALIS FIDELITAS !
à ZEUS
non pas l’Olympien tonnant et fulminant,
princeps des Dieux et de l’Imperium
mais l’autre,
mon chien,
qui mordait les enfants, déféquait devant les portes, pissait sur tout ce qui dépassait, aboyait avec conviction sur tout ce qui bougeait, et souvent même sur ce qui ne bougeait pas,
mais le chien du maître, indéfectiblement là durant onze années qui furent de bonheur, et qui s’en est allé rejoindre, sur l’Île des Bienheureux,
en les prairies d’asphodèles, l’Argos d’Ulysse et les meutes hurlantes d’Artémis…
la seule consolation, lorsque la terre devra se faire légère et m’accueillir, c’est savoir que son ombre blanche, m’attendra à l’entrée des grottes infernales,
tous deux, alors nous descendrons aux antres cerbériens, le chien avec son maître, le maître avec le chien,
fidèles.
Q U A L I S F I D E L I T A S !
Ce sont les derniers mots que l’historiographie prête à Néron. Nous n’en garantissons point l’authenticité. Encore faudrait-il les interpréter correctement. Qu’aurait donc voulu signifier l’Empereur mourant à l’officier qui se précipitait vers le poignard planté dans sa gorge ? Se méprit-il, crut-il que le soldat venait à son secours ? Ces ultimes paroles seraient alors à entendre comme un compliment, destiné à récompenser un militaire dévoué, jusqu’au bout, à son imperator.
Ou alors dans un sursaut de lucidité, le César sur le point de mourir fit-il preuve de cette pointe d’ironie blessante, afin de stigmatiser la trahison d’un prétorien qui s’assurait de son trépas ? Suétone lui, se complaît à nous faire accroire qu’à l’instant de rendre l’âme, Lucius Domitius Ahenobarbus restait encore dupe de l’affection que pouvaient lui porter ses sujets.
Mais qu’importe Suétone ! Quelques deux mille années après, par-delà la mort, les ultimes paroles du divin Néron résonnent encore à nos oreilles. Nous les recevons comme une mise en garde, adressée à notre plus grande fidélité. Quelle fidélité, en effet vouons-nous à l’antique Imperium Romanum ? Cette question possède-t-elle seulement un sens opératoire ?
Consentirons-nous longtemps à n’être que les pantins désarticulés d’une nostalgie plus grande que nos rêves ? Voilà des siècles que nous oeuvrons à reconstituer ce qui fut dénoué. Rome brûle encore dans nos cœurs. Nos chants et nos poèmes ardent comme les flammes sacrées des vestales.
Les mines consternées de nos contemporains portent à rire. Ils croyaient en avoir fini avec nous depuis si longtemps ! Nous étions supposés être partis en fumée sur les derniers bûchers de toutes les Eglises, de toutes les laïcités. Et nous voici. De nouveau. Arpentant les champs de Mars de nos fureurs, dans l’évidente intention de procéder aux futurs rassemblements des Légions.
Si nos songes marchent plus vite que nous, ils n’en sont pas moins prémonitoires. Notre fidélité est frappée du sceau infrangible de la poésie, et de la démesure des Dieux. Ces mots agonistiques de Néron, nous les recevons comme un appel, une mise en demeure, intime et personnelle. Pro Imperio, ad Imperium.
Tel est le chemin.
LES JOURS PERDUS
Combien de jours ? Combien de siècles ? Combien d’enfances avons-nous perdues à mettre nos pieds dans les traces de nos contemporains ? Nous conterons une autre fois ces infinies périodes de déréliction où le réel se désagrégeait entre nos doigts. Nos heures n’avaient aucun goût. Notre présence au monde n’offrait aucun sens. Pourtant nous savions rire et nous amuser, mais tout cela n’était que l’ombre d’une ombre sur le visage de nos incertitudes.
Jusqu’au jour où nous fûmes chien, et que nous grattâmes la terre de nos songes tellement fort qu’elle rendît le son métallique d’une médaille que les griffes de nos pattes arrachèrent au limon de l’immémoire. C’était un aureus d’or, frappé de l’effigie néronienne. A nous qui n’avions rien donné, à nous qui n’avions rien cédé, l’Histoire nous refilait la monnaie de sa pièce. Et si démunis que nous étions, nous ne pûmes même pas lui réserver un chien de notre chienne.
Mais désormais nous irions de par le monde le cœur troué d’un étrange profil. Il suffisait de déblayer le sable de l’oubli que nos pères et nos prédécesseurs, ces géniteurs de leurs propres lâchetés, avaient laissé s’accumuler sur le parvis des temples, les dalles de nos routes et les pages de nos livres. Nous avons aboyé dans les ruines et nous avons réveillé les Dieux de l’antique Hellade. Nous avons hurlé à la mort, par les campagnes désertes de nos imaginations, et nous avons ressuscité le souvenir des légions perdues.
L’œuvre qui nous attend est immense. Nous devons circonscrire le limes de notre héritage. Fouir une épaisseur de trente siècles de sédimentations diverses et adverses, afin de capter l’aval et l’amont de la source originelle de notre plus grande provenance. Telle est notre tâche, que nous nous sommes impérieusement impartie.
La folie nous guette. En notre solitude effrayante nous ne sommes jamais mieux accompagnés que par la démesure de nos rêves. Les gens s’écartent de nous, mais nous sommes d’une autre gens. Destinée à vaincre.
Les Dieux eux-mêmes s’y sont cassé les dents. Mais pas nous, non. Nous possédons l’antique obstination romaine. A nos dépends. Aux vôtres aussi.
Q U A L I S F I D E L I T A S ?
Qu’importe après tout le sens de ces quelques mots. Ne sont-ils pas avant tout une injonction que par-delà vingt siècles d’Histoire Néron nous adresse, dans le but suprême que nous nous interrogions sur notre fidélité personnelle à l’Imperium Romanum ! Nous n’ignorons point que la plupart de nos contemporains seront surpris d’une telle prétention. La poussière des ans est retombée sur le tombeau de Néron et les cendres du prestigieux défunt ont été balayées par les quatre vents de l’esprit et de la modernité, depuis belle lurette. A part les historiens spécialisés, les romanciers à scandale et les scénaristes américains personne n’est censé s’intéresser au fils d’Agrippine. Néron fait partie des vieux meubles de l’Histoire remisés au magasin des vieilleries entre la chaise curule de Jules César et le cheval blanc d’Henri IV.
Mais nous n’en démordrons pas. Depuis plus de douze ans que nous bataillons par nos chroniques à appeler au regroupement des uns et des autres autour de notre enseigne littéraire, ce lambeau de pourpre symbolique que nous avons planté sur le tertre de l’abstraite représentation de l’imaginaire politique occidental, nous ne sommes pas prêts à nous avouer vaincus. Nous savons que nous menons un combat insensé. Pour autant nous ne partageons pas l’impression d’être victimes d’une historiale nostalgie.
Ne nous méprenons point sur notre attirance ; l’Imperium n’est pas derrière nous mais au-devant de nous. Nous ne nous battons pas pour un empire perdu depuis quinze siècles mais pour un empire à venir, à construire. A proprement parler nous n’avons rien à faire de l’Empire Romain. Pourtant lorsque, comme tout un chacun, ou René Descartes en son poêle, nous avons cherché une assise à notre présence au monde, c’est l’Imperium que nous avons trouvé. Tous nos chemins menaient à Rome et nous ne le savions pas.
Nous naquîmes au hasard des soubresauts de l’Histoire en l’extrême limite de l’antique Narbonnaise. Il suffisait de gratter la terre pour renouer avec la présence tutélaire des Dieux et des Hommes de l’antique Rome. Mais tant d’autres étaient passés, ni pire ni meilleurs que nous, que nos chemins en étaient brouillés. Et puis pourquoi s’arrêter ici plutôt que là ? N’était-il pas plus sage de suivre la courbe de nos jours perdus, telle qu’elle se déroulait, selon les occurrences immédiates de nos rencontres d’aléatoire actualité. Nous croyions être à la proue de la barque du monde alors que nous étions égarés en les labyrinthes de notre propre naïveté.
Il nous fallut du temps pour nous retrouver sur la bonne route. Mais chaque livre que nous lisions nous y menait à notre insu. L’idée ne nous avait même pas effleurés, qu’en bout de sentes obscures nous finirions par tomber sur la lumière matutinale de la pensée grecque.
Nous n’y découvrîmes aucune vérité. L’abîme était sous nos pieds. L’Imperium nous fut d’abord donné comme une pensée, en tant que sophistique supérieure. Avant même d’avoir fait nos premiers pas pour la défense et l’illustration de l’Imperium, nous avions déjà appris que tout futur projet de notre pensée ne serait que volonté de notre pensée à se penser. Nous avions renoué avec les enseignements de cette première sophistique, tant haïe par les amis des certitudes intangibles. Nous n’avions pas encore jeté un coup d’œil à un seul temple que déjà nous avions égorgé les Dieux.
Dès lors il nous était impossible d’aller plus loin que l’Imperium puisque notre capacité à saisir le monde dépendait de l’assise fondamentale et conceptuelle de ce que fut et ne fut pas l’Imperium. Dans un espace donné, vous aurez beau faire et beau dire vous n’épouserez que les dimensions constitutives à cet espace. L’originelle pensée fondatrice de l’Occident, chaque fois qu’elle sera pensée selon son acheminement originel nous mènera à prôner le concept de reviviscence de l’Imperium Romanum.
Le même engendre la pensée du même et la pensée du même engendre le même. L’espace culturel de notre pensée était la lointaine résultante de l’Imperium, la logique voulait que la mise en pensée de notre continuum culturel nous conduisît à la réalité historiale de l’Imperium Romanum. L’un-grund de la pensée débouche sur le sol géographique de son espace mental.
Pas besoin d’être grand-sorcier pour entendre cette volonté d’une pensée qui ne soit plus d’appétence métaphysique mais d’obédience économique dont se réclament les ennemis les plus acharnés de l’Imperium. Ceux qui veulent supplanter le cadre des bois et des fleuves, des plaines et des collines, historialement rattachés au déploiement de l’Imperium, au profit d’une zone économique mondialisée de libre-échange oeuvrent à la réduplication d’une abstraite pensée démonétisée de toute valeur fiduciaire. Toute chose se doit désormais d’être indexée selon l’offre et la demande déclamatoire de sa propre indexation. A la concrétude imperiumique l’on oppose l’abstraction démocratique de la plus grande valeur ajoutée. Le sable mouvant des cotations remplace l’abyme sans fond de l’un-ground a-théique. Déjà se profile la priorité monothéique, totalitaire et incapacitante, d’une telle pensée qui se pense en tant qu’absence de pensée, en tant que volonté de ne pas penser pour être à même de mieux éradiquer l’espace conceptuel et géographique de l’Imperium Romanum.
Ce n’est pas un hasard si notre combat reste présentement d’ordre littéraire, puisque c’est sur ce front-là là que se joue l’affrontement actuel.
CHEMINS D’IMPERIUM
I
CHRONIQUEUR !
Avant d’être un livre les Chroniques de Pourpre furent de simples chroniques dispersées dans les pages critiques du Mensuel de Littérature Polycontemporaine Alexandre.
La naissance de ma fille me tint éloigné des milieux littéraires durant plusieurs années. L’abondant courrier que m’avait valu la sortie des sept fascicules de la Revue Style et des deux premiers livres des Nouvelles Littératures Européennes commença à se tarir. Les services de presses se firent rares… Lorsque j’entrepris la rédaction des notes de lecture, destinées au Numéro 1 d’Alexandre, des dernières plaquettes de poésie délivrées par la poste je fus assez vite à court de munitions. L’idée me vint de faire deux coups d’une même pierre. Sur ma table de chevet, depuis plusieurs mois, je repoussais à plus tard la lecture d’un épais pavé de Norbert Rouland, près de huit cents pages intitulées Rome, démocratie impossible ?
A l’époque je m’attaquais aux œuvres complètes de Giono, de Bosco, de Cholokhov, et mon esprit était ailleurs. J’avais acheté ce gros bouquin non pas par hasard, car Rome m’a toujours intéressé, mais un peu pour ne pas repartir du camion de mon bouquiniste favori les mains vides.
Le compte-rendu d’un si fort volume me remplirait bien une colonne ! Je m’attelai à ma tache sans plus tarder et n’y aurais sans aucun doute plus pensé si dans les semaines qui suivirent la vitrine de mon libraire ne s’était prévalue d’une nouvelle biographie de Julien, la mort du monde antique de Claude Fouquet.
A la fin de l’année j’avais critiqué mes douze livres consacrés à l’antiquité gréco-romaine. Je prenais du plaisir à renouer avec cet ancien continent que je n’avais pas mal fréquenté durant ma jeunesse mais dont les aléas de la vie m’avaient tenu écarté, depuis très longtemps. D’autre part ces chroniques inattendues dans une revue souterraine flattaient quelque peu l’intérêt de nombreux lecteurs qui étaient amenés à se pencher sur un monde prestigieux mais dont ils ignoraient, la plupart d’entre eux ne s’intéressant de façon quasi exclusive qu’à la littérature underground, presque tout.
J’abusai de ma liberté. Je m’entraînais à développer des aperçus très personnels que je dois bien reconnaître comme peu orthodoxes sur la Rome Antique. Nous traversions alors, en ces dernières années du siècle vingt, des temps de grand consensus. Le politiquement correct s’infiltrait un peu partout. Mes visions romaines n’étaient point dans la ligne de déchiffrement communément admise.
J’ouvris bientôt les premières lettres d’amis surpris et inquiets. Où voulais-je en venir avec mon fumeux concept d’Imperium ? Mes critiques répétées de la démocratie choquaient les âmes de bonne volonté. Une campagne de presse ne tarda pas à se développer.
Pour moi je continuai de l’avant. Pire, ces violentes réactions à l’encontre de mes innocentes romanités me firent comprendre que ces lignes hâtives que je rédigeai au fil d’une plume non assujettie aux vulgates officielles de l’historicité universitaire devaient avoir quelque portée puisqu’elles suscitaient tant de haine et de fiel.
Au bout de soixante-dix mois lorsque j’arrêtai Alexandre je me trouvai en possession d’une soixantaine de chroniques et de tout un fonds d’écrits divers, lettres, réponses, contre-réponses, déclarations, et autres joyeusetés non négligeables.
En solitaire, chez moi je m’obstinai en mes lectures suspectes et remplis de mes illisibles pattes de mouche plusieurs lourds carnets de notes. La parution des trois numéros de la revue Louve me permit de rédiger quelques articles de plus longue haleine. Toute cette masse de documents exigeait publication. Je m’y employai par moi-même, ce fut la sortie des trois cahiers de mes célèbres Chroniques de Pourpre aux éditions Adrienne Bonnel. Cet ensemble de deux cent quarante pages, tiré à une centaine d’exemplaires, est devenu une série culte qui commence à être recherchée par les amateurs d’antiquités vivantes.
Après 2004, Je n’en persévérai pas moins à chroniquer les ouvrages de même acabit. J’amoncelai en mes tiroirs maints feuillets romanophilesques. L’opportunité d’une heureuse rencontre avec un tout jeune professeur de lettres classiques, Philippe Guérin, pour le mieux désigner à la vindicte publique, nous permit dès janvier 2006 d’ouvrir un site http://littera.incitatus.ifrance.com dans lequel sans faillir nous rendons compte, en toute liberté de nos respectives sensibilités, semaine après semaine, de quelques unes de nos lectures hebdomadaires dévolues à la plus grande mémoire de l’Imperium Romanum !
Mais ces nouvelles chroniques purpurales égrenées sur la grande toile informatique sont juste des écrits de combat, soumis aux variations anecdotiques de l’actualité. Il ne s’agit en rien de les renier et tôt ou tard sans aucun doute les réunirai-je en un ou plusieurs Cahiers. Toutefois depuis plusieurs mois je ne suis pas sans ressentir la nécessité d’un écrit de plus vaste ampleur qui exposerait les enjeux essentiels de mes réflexions d’une manière beaucoup plus méthodique que ne le permettent de simples recensions de livres. Vous êtes en train d’en lire le premier chapitre annonciateur.
II
POËTE !
Je ne me fais aucune illusion. Si mes malheureuses chroniques allumèrent de si vindicatives colères cela ne provint pas d’une scandaleuse et inouïe nouveauté. Mes diatribes contre la modernité et le christianisme auraient plutôt tendance à faire pâle figure si d’aventure on les comparait à celles d’un Nietzsche ou d’un Edward Gibbon.
Je reste persuadé que ce n’est pas la teneur même de mes écrits qui déclencha l’ire des chiens de garde de l’idéologie consensuelle mais le ton que j’employai, brusque, lyrique, péremptoire, incisif, proclamatif, inspiré. J’affirmais, je ne composais jamais. J’écrivais pour l’assentiment du lecteur. Il suffisait de mettre son nez dans les premières lignes pour être happé par une logique imparable et être obligé d’acquiescer à d’insupportables paradoxes.
Celui qui entrait dans mes feuillets romanophiles se devait d’abandonner tout espoir et toute certitude militante : la Démocratie se révélait être la pire des choses et l’Empire le meilleur des mondes. Le temps d’une lecture. Juste quelques minutes. Mais depuis Baudelaire les hypocrites lecteurs détestent se faire mener en bateau. Quand bien même du fond d’un naufrage serait-il barré par un Vieux Capitaine !
Certes je prenais un peu mon monde à contre-pied. Je ne batifolais guère dans les jardins des idées reçues. Mais surtout je parlais depuis un autre lieu. Je ne me situais ni dans les terrains minés de l’idéologie, ni dans les creuses sablières de l’historiographie. Personne ne me connaissait, chacun s’imagina que je lui ressemblai.
Je venais de plus loin, d’un autre pays, d’une autre époque, d’une autre planète. D’une autre culture. Le seul de ma génération, ou du moins le seul dans les couches et strates sociologiques pénétrées par mensuel Alexandre, à me réclamer d’une ascendance littéraire qui remontait biens plus haut que l’explosion dadaïste.
Le surréalisme n’a jamais été ma tasse de thé. Je m’inscris en une autre appétence. Je me revendique comme le fils émerveillé de la grande lyrique française du dix-neuvième siècle, romantique, parnassienne, symboliste. Du symbolisme notamment, mais aussi de la Pléiade, je m’autorise de cette turgescente et incessante manie de créer ou de refonder de nouveaux mots dans le but avoué d’exprimer des nuances étymologiques et des chatoyances sémantiques des plus subtiles.
Bref dans un monde d’intellectuels je me mis à vaticiner comme un poëte de l’ancien temps… A un André Breton je préférais un Alphonse de Lamartine ! J’advenais d’un long périple poétique oedysséen qui m’avait retenu vingt ans sur les flots et les rivages des mers intérieures. Les tirages de mes poèmes répondent d’une esthétique mallarméenne, ils restent encore aujourd’hui strictement confidentiels.
Moi l’homme qui surgissais de nulle part je me mis à enseigner les vertus de l’Imperium Romanum à un lectorat d’esprits abasourdis qui ne possédait ni les codes nécessaires ni les capacités de compréhension requises pour entrer dans la ronde des concepts et s’amuser à les mouvoir selon leur opérativité symbolique, sans plus s’en remettre à la naïveté toute superficielle de leur apparence.
Il est sûr que celui qui lirait Les Chroniques de Pourpre sans avoir à l’idée que leur écriture participe aussi de la poésie, se fourvoierait.
III
JEU DE QUILLES !
Rien ne sert de finasser, l’opposition était de l’ordre du politique. Entre Aristote et Alexandre, je choisissais Alexandre. J’abattais une des colonnes maîtresses de l’Université Française qui n’a jamais renié l’antique scolastique aristotélicienne proto-chrétienne du moyen-âge. Le positivisme post-kantien qui forme la base du rationalisme idéologique du savoir moderne n’en est qu’une version faussement laïcisée qui permet de comprendre en quoi la scienticité revendiquée du marxisme n’est que la résurgence profondément anti-révolutionnaire de l’autocratie monothéiste du christianisme.
Casse-bonbon et casse-dogme, je foutais un sacré bordel dans le paddock des leçons répétées depuis la nuit des temps philosophiques. Ma pensée recomposait les généalogies. Je me libérai des chaînes du déterminisme cartésien pour revendiquer un autre héritage : celui de la pensée grecque, l’originelle sophistique. J’instituai que toute la philosophie occidentale qui s’était développée après la chute de l’Empire Romain n’était qu’un des rameaux du christianisme. Face à cette condamnation sans équivoque de la perversion religieuse de la pensée, je revenais à ce scandale irrémédiable de la proclamation éhontée du refus de tout critère de Vérité. Fût-il fondé sur l’assentiment du plus grand nombre. Si l’homme est la mesure de toutes choses, il demeure aussi la mesure de tous les hommes. La Cité n’est qu’une chose qui ne devrait jamais posséder de prééminence sur l’homme qui la détermine. A la sage mesure d’Aristote je préférais la folie de la démesure d’Alexandre.
L’on objectera que tout cela n’est point nouveau. Nietzsche et Heidegger n’ont-ils pas déjà creusé ce sillon, et avec quel brio ! Certes mais le retournement heideggérien vers l’origénéité de la première pensée grecque peut aussi être analysé en tant que prudente reculade devant la tâche à accomplir. Heidegger a réalisé une œuvre fondamentale : celle de faire sauter le bouchon du fondement théocratique de la philosophie. Il a d’ailleurs payé très cher ce crime de lèse-majesté monothéique. Les chrétiens ont assimilé son travail philosophique à l’ouverture apocalyptique de l’abîme sans fond où le Bon Dieu aurait enfermé le Grand Cornu. Heidegger a joué le rôle lovecraftien des sectateurs de l’Infâme Cthutlhu, il a cassé le bocal où depuis deux mille ans les sectateurs évangéliques avaient enfermé les anciens Dieux de la Grèce. En débloquant les serrures de l’un-grund le philosophe de Questions I, II, III, et IV a rouvert les portes du paganisme.
A l’autre bout du spectre monothéique, de nombreux penseurs et philosophes qui, à l’instar d’un Finkelkraut, se font un point d’honneur de proclamer haut et fort leur judéité, lui reprochèrent d’avoir, par-delà ses accointances avec le régime hitlérien, jeté bas les bases de la morale. Il va de soi qu’ils ont entièrement raison. En dénouant le nœud gordien du théocratisme philosophique Heidegger a tiré un trait sur les dix commandements mosaïques. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Questionnement particulièrement stupide. De par sa nature même cet acte se situe par-delà le bien et le mal. L’on peut certes juger une telle action criminelle. Elle l’est. Puisque après avoir tué le Père, elle tue la Loi du Père. Mais un tel jugement relève de la morale et ne justifie en rien une quelconque condamnation de ce moment de la pensée heideggérienne qui s’est justement dégagée de toute emprise moralisante. Moralinisante dirait Nietzsche.
Revenons-en à moi-même ! Au contraire d’Heidegger je me suis attaqué à l’autre bout de la gaine théocratique qui emprisonne la pensée philosophique. L’on m’eût laissé tranquille si je m’étais contenté d’ergoter sur nos provenances, mais voici que j’entreprenais de forer en la seule direction projective qui compte : vers l’avant.
Je reprenais le vieux concept de dynamis aristotélicien pour le transformer en impératif catégorique d’action sur le monde. Tant que j’en restais à Alexandre l’on m’ignora. L’affaire fut vite entendue : l’on décréta que j’étais un passéo-romantique ou l’on m’affubla de l’étiquette de néo-classique. Dossier classé, nos amateurs de modernité avaient d’autres problèmes bien plus urgents à baliser que ces sympathiques considérations sur la grandeur et la décadence de l’Empire Romain. D’ironiques sourires me rappelaient qu’un certain Montesquieu avait déjà traité de la chose. Fort bien, d’ailleurs. Juste avant de jeter les bases de la pensée démocratique moderne.
Mais quand je m’arrêtai à Julien pour décréter que notre tâche la plus urgente était de reprendre l’œuvre de Julien à l’endroit exact où sa mort l’avait arrêtée, ce fut une levée générale de boucliers. L’on me tomba dessus à bras raccourcis. Hélas je savais me défendre. Et il apparut nettement que le combat serait frontal. De longue haleine. Mais pensée contre pensée.
L’OFFENSIVE DEMOCRATIQUE
0
Ce qu’il y a de bien avec les démocrates – vous les reconnaissez facilement, ils ont toujours la formule de liberté d’opinion à la bouche – c’est qu’ils sont les premiers à se manifester dès que vous avez prononcé un mot de trop.
C’est que liberté d’opinion ne signifie pas liberté de pensée. Vous pouvez être plus ou moins contre une idée, contrecarrer avec fermeté une ordonnance qui paraît contraire à vos préventions, ne pas être d’accord avec une décision prise par une collégialité élue, l’on ne vous en voudra pas. Mais c’est un peu comme sur un terrain de football, toutes les passes sont permises, à condition de ne pas envoyer le ballon hors des limites réglementaires car vous êtes alors en faute et dument sanctionné.
Les démocrates ne permettent pas que l’on sorte du cadre démocratique. Dès que l’on attente à leurs principes intangibles ils organisent la chasse à courre et préparent votre mise à mort. Imaginez l’effarement et l’émoi suscités par notre déclaration qui sautait sans avertissement à pieds joints par-dessus dix-sept siècles de processus démocratique pour se revendiquer de la sulfureuse silhouette d’un Imperator maudit, pauvre fou rétrograde, resté célèbre dans la mémoire des hommes pour avoir osé s’opposer, avec l’insuccès que l’on sait, à la marche en avant de l’Histoire et du progrès de l’Humanité.
1
C’en était trop. Et pourtant nous ne sommes pas fondamentalement contre la démocratie. Ni fondamentalement pour, aussi. C’est d’ailleurs ici que le bât blesse. Il n’existe que peu de façons de gouverner les hommes. Nous ne pensons pas qu’une de ces manières soit ontologiquement meilleure que les autres. Tout dépend des circonstances, des évènements, des individus et des foules. Tel procédé peut être préférable à tel instant précis et inopérant en d’autres moments.
Pour donner un exemple entre mille : l’assemblée nationale française issue du suffrage démocratique qui a donné les pleins pouvoirs à Pétain nous semble avoir été bien moins clairvoyante que l’oligarchique Sénat républicain de Rome après la défaite de Canne. Un homme seul comme De Gaulle eut en ces temps troublés une prescience des évènements plus juste que le stérile agrégat de quelques centaines de cervelles de députés désemparés.
La démocratie n’est ni un gage de qualité ni de quantités. Combien de médiocres élus aux plus hautes fonctions ? Combien de représentants du peuple ont dans les faits gouverné en monarque absolu ?
Nous ne nous lancerons pas ici dans une étude généalogique du système démocratique. Nous nous contenterons d’affirmer qu’en ce début du vingt-et-unième siècle la démocratie européenne est un leurre.
Que chacun puisse s’exprimer et donner son avis est une très bonne chose en soi, mais aujourd’hui nous disons que les dès sont pipés, que le système est totalement perverti, qu’il ne fonctionne plus selon ses propres critères d’appréciation. Le vote est confisqué par des minorités agissantes qui défendent des intérêts qui vont à l’encontre de ceux qui votent en leur faveur. Les masses sont manipulées et c’est au nom de leur propre liberté qu’elles élisent ceux qui concourent à leur enchaînement. A leur servitude.
Et nous sommes d’autant plus opposés à ce fonctionnement démocratique que nous en arrivons à un moment historique redoutable, où l’effet devient maître de sa cause. L’idéologie démocratique qui longtemps présida au déploiement de son propre système est en train de céder le pas à l’idéologie de la servitude. Le citoyen se transforme en élément fonctionnel. L’homme libre qui fonda le système est devenu l’esclave du système. La valeur démocratique est remplacée par la valeur d’assiduité comportementale et d’ajustement individuel au système.
2
Beaucoup de nos démocrates de bonne volonté n’ont plus le recul nécessaire pour prendre conscience de la farce électoraliste dont ils sont les dindons. Quant à beaucoup d’autres, déjà plus conscients ils se raccrochent avec l’énergie du désespoir aux petites herbes démocratiques de leurs vaines croyances. C’est qu’ils ont compris la profondeur de l’abîme qui s’ouvre sous leurs pieds.
Derrière le rideau de fumée démocratique ils pressentent la gueule du monstre grand-ouverte qui attend avec une placide férocité l’heure de son repas. Au nom des principes politiques infrangibles de liberté et d’égalité les sectateurs démocratiques ont libéré le chaos rampant de l’économie. Si tout est égal à tout, tout est aussi égal à rien.
En d’autres termes plus crus : liberté et égalité sont les sœurs jumelles de la soumission et de l’inégalité. Le principe politique ne vaut ni plus ni moins que le principe économique. L’idée démocratique de liberté et d’égalité est identique au principe économique du profit à court terme. Derrière toute offensive démocratique nous ne devons jamais rester dupes : nous sommes face à une offensive libérale.
3
Mais laissons ces prolégomènes sur lesquels nous reviendrons plus loin. Les démocrates ont des us plus insidieux que les nôtres pour mener leurs offensives. Ils n’attaquent jamais de face, fanfare en tête, mais de biais. Ils refusent toujours le combat tant que vous n’avez pas admis de les rencontrer sur leurs propres terrains. Si vous n’y prenez pas garde vous devez les affronter au nom de leurs propres principes. Et dans ces cas-là vous êtes à tous les coups perdants.
L’étamine pourpre de notre concept de reviviscence de l’Imperium Romanum les affole justement parce qu’il se place d’emblée en dehors de leur schèmes conceptuels habituels. L’escargot qui sort de sa coquille n’est plus qu’une limace. Ne soyons donc pas étonnés que leurs premières attaques aient été des tentatives de transplantation réductéennes. Ils ont évidemment essayé de nous entraîner dans le miroir aux alouettes des vieux débats obsolètes.
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En France l’on se doit d’être de tic ou de tac. Comprenez de droite ou de gauche. Pour nous qui nous étions vus refusés à la dernière minute de participer à la présentation des revues du Centre Pompidou sous prétexte que nous étions de dangereux extrémistes de gauche alors que dans le même temps de grandes librairies littéraires parisiennes tentaient de nous retirer de leur présentoir parce qu’il se murmurait que nous serions d’extrême droite, notre dessein littéraire se présentait mal.
On éprouvait les plus grandes difficultés à nous caser dans le pré-découpage électoral. Nous avions des ailes d’une trop large envergure qui dépassaient, un peu à bâbord et un peu à tribord, que nous agitions avec une emphase lamentable, tel l’albatros baudelairien claudicant sur le pont des certitudes établies.
Nous n’avions pas encore prononcé le mot imperium que déjà nous étions suspects. En la République des Lettres l’on se doit, si l’on veut avoir droit de cité, de s’inféoder à une des deux idéologies préexistantes. Ou vous vous définissez avec clarté comme de gauche ou de droite, ou vous subissez les pires médisances.
En des temps anciens, nous ne remonterons pas plus loin que 1793 en France, la gauche révolutionnaire était démocratique car elle s’appuyait sur le peuple pour mettre à bas le système royaliste de résultante aristocratique. En ces temps-là, gauche et droite étaient nettement séparées et définies. Encore que, pour qui voudrait y regarder de plus près, à gauche et à droite existaient des intérêts convergents qui commencèrent à entreprendre des rapprochements difficiles, lents, tortueux, parfois tumultueux, mais logiques. Le phénomène n’est pas incompréhensible si l’on admet que le commerce ne peut se développer sans une certaine ouverture des esprits.
A tel point que de nos jours, gauche et droite sont toutes deux démocratiques et systémiques, anti-révolutionnaires et anti-aristocratiques. Cet état de fait était très dommageable pour nous. Nous pressentions que seules les tourmentes de l’Histoire seraient capables de briser l’étau mortifère du système libéral. Cette première assertion nous rejetait dans les marges révolutionnaires du système d’où nous théorisions nos prétentions aristocratiques d’éclairer et d’activer le combat futur.
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L’aspect le plus insupportable des démocrates modernes reste leur moralisme outrancier. Sous prétexte qu’au siècle dernier de monstrueux abus aient été commis, un peu partout à la surface du globe, par des partis d’extrême droite et d’extrême gauche, les démocrates vous dressent de terribles procès d’intention dès que vous refusez de vous amalgamer à la droite libérale ou à la gauche démocratique.
Il va de soi que la droite libérale est démocratique et que la gauche démocrate est aussi libérale. Mais nos démocrates libéraux ont tout intérêt à entretenir une fausse dichotomie idéologique. Cela leur permet de rejeter tout opposant du système dans les ornières du passé. Obligés que vous êtes d’endosser tous les crimes commis par vos supposées nostalgies. Tant pis pour vous, même si vous n’étiez même pas nés en ces époques néfastes. Au nom de tous ceux dont vous ne fûtes pas vous êtes stigmatisés, dénoncés comme peste brune ou apprentis terroristes.
Le pire c’est que l’on vous dénie le droit d’opposant politique. La sacro-sainte liberté d’expression qui est au fondement de l’idéologie démocrate vous est retirée. Vous en êtes déclarés indignes. Les grands médias ne parlent jamais de vous. Si par opiniâtreté vous réussissez à éditer une revue ou à faire imprimer un livre, vous aurez de trop d’un seul doigt d’une seule main pour compter recensions et critiques . Vous entrez dans les brumes des ouateuses conjurations du silence. A couper au couteau.
Vos censeurs ont bonne conscience. Ils s’appuient sur vingt siècles de judéo- christianisme pour perpétrer leur crime en toute sérénité. Beaucoup d’entre eux s’insurgeront contre notre explication. Ils se diront incroyants, agnostiques, athées, et tout le tra-la-la ! Mais il n’y a qu’à se rappeler combien facilement l’Eglise au cours des années quatre-vingt s’est entichée des républicaines valeurs universelles des droits de l’Homme pour comprendre que les laïques commandements de nos démocrates et le catéchisme des cléricaux puisent au même fond commun d’ignominie catholique.
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Offensive démocratique, offensive christique, offensive libérale, l’écheveau paraît embrouillé. Toutefois tours et détours, nœuds et emmêlements divers n’obéissent à aucun caprice aléatoire. Une herméneutique généralisée qui utiliserait les ressources illimitées de l’intelligence analytique permettrait de dérouler le confus peloton et de le transformer en fil d’Ariane de toute compréhensivité.
Nous pouvons d’ores et déjà affirmer que si l’évocation de Julien a mis en quelque sorte le feu aux poudres de la vigilance démocratique c’est que le symbole du dernier César est encore opératoire si on l’utilise en tant que point nodal et répulsif de tous les déchirements inharmoniques de notre actuelle présence au monde.
L’OFFENSIVE GENEALOGIQUE DE L’ARAGNE LIBERALE
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Ce n’est pas parce que nous refusons de nous définir selon les concepts historiquement frelatés de la partition gauche / droite que nous revendiquerions une quelconque position apolitique. Nous ne sommes pas plus partisans de ce concept fumeux de troisième voie souvent ces trois dernières décennies prônée par tout un tas d’hétéroclites théoriciens qui, pour mieux tromper leurs possibles électeurs, recouvraient de mots nouveaux leurs sempiternelles recettes d’engagements éculés.
Il existe pourtant bien une troisième force. Longtemps adjacente et comme tenue en laisse par ses concurrentes elles les domine aujourd’hui si fort qu’elles en sont devenues caduques et n’ont d’autres solutions de survie que de se mettre à son service. Karl Marx qui nous a appris que la lutte des classes était le moteur de l’Histoire a donné leurs lettres de noblesses à ses puissances de gauche et de droite qui sont devenues les concepts d’horizon indépassable de toutes nos analyses politiques.
Il a simplement oublié d’ajouter qu’un moteur manifestait pour tourner une inextinguible soif d’essence. Le jour où le prix du carburant est devenu trop cher, gauche et droite ont dû emprunter aux pompistes de service l’argent avec lequel elles leur réglaient son dû, elles se sont, à leurs corps défendant certes, mais sans rémission, inféodées à une puissance dont elles sont devenues les servantes.
Quand le fruste plaisir de l’exercice du pouvoir et le doux agrément des avantages et des privilèges octroyés par la domination de ses semblables ont été convertis en leur entier en espèces d’échanges fiduciaires accumulables et monnayables à volonté, le Capital a régné en maître et pris la haute main pour régir l’ensemble des rapports humains.
En son temps assez naïvement Marx crut que seules les forces de droite servaient et se servaient du Capital. A l’orée du troisième millénaire nous savons que le Capital n’a pas eu à attendre longtemps, et à payer bien cher, pour s’assurer du soutien fidèle et effectif des forces de gauche…
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Une génération après Marx, Lénine décrivit l’impérialisme comme le stade suprême du capitalisme. Encore une fois la trop grande prégnance des évènements circonstanciels de son époque lui obtura quelque peu la vue. Nous pouvons d’ailleurs nous demander si le fait que nous-mêmes dénonçons le libéralisme comme la cause de tous nos mots ne serait pas entaché par la même cécité proximale avec la situation présente. Il est en effet très difficile de sortir le nez de son caca.
La notion d’Impérialisme telle que la développe Lénine est intrinsèquement liée à son époque qui vivait encore sous le dogme de ce que plus tard les idéologues revenus des deux guerres mondiales appelleront le concert des nations. Concert terriblement discordant durant les cinquante premières années du vingtième siècle qui furent aussi celles de l’exaltation nationaliste triomphante !
Il est à noter que le marxisme qui dénonçait comme le pire des maux l’Impérialisme capistalito- bourgeoiso- américano-saxon-mondial appelait dans le même temps les travailleurs à fonder l’Internationale Prolétarienne. Si ce n’est pas là une déclaration d’intention à l’établissement impérial et impérieux d’une république des conseils d’ouvriers nous voulons bien être pendus !
Beaucoup de groupes d’extrême gauche actuels refusent de se dessaisir de leur vulgate anti-impérialiste, qui dans la concrétion des combats journaliers se manifeste sous la forme d’une stérile et christique dénonciation du colonialisme occidental, et théorisent le libéralisme comme une des modalités d’expansion du capitalisme capable selon les besoins de devenir ou très libéral ou très protecteur.
A y réfléchir c’est définir le capitalisme comme ayant besoin du cadre rigide des nations pour exercer sa dominance sur le monde. Drôle d’impérialisme qui se gonflerait ou se dégonflerait à volonté de ses avancées territoriales selon les aléas d’un commerce mondial qu’il ne maîtriserait pas alors qu’il en est le principal propagateur et l’unique acteur !
Se mordrait-il la queue le raisonnement de l’extrême gauche serait audible car il reposerait sur les concepts qui le fondent. Mais dénoncer la notion d’impérialisme pour finir par décréter que le capitalisme n’est pas par essence impérialiste c’est là se mordre la langue et couper le sens logique de son message. Si les appels à la lutte contre le libéralisme de l’extrême gauche ne sont pas relayés par une prise de conscience effective de ceux-là mêmes qui en sont les premières victimes, ce n’est pas parce que ses idées et ses représentants n’auraient pas accès aux médias.
Il ne faut jamais compter sur ses ennemis pour faire votre publicité ! C’est simplement parce que l’analyse politique développée par les différents groupes d’extrême gauche est porteuse d’inconséquences théoriques que les masses exploitées se détournent de ses messages ambigus qui ne déterminent jamais d’une manière irréversible la nature de l’exploitation et ne définissent point d’une façon programmatique l’administration de l’antidote de son éradication.
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Que cherchons-nous à démontrer en fait ? Le lecteur pressé doit prendre patience : les mécanismes de l’offensive libérale ne sauraient être démontés s’ils ne sont accompagnés d’une explication qui puise aux racines généalogiques de son déploiement.
De fait l’émergence du capitalisme nous semble liée à l’édification des nations européennes et non pas seulement à un processus économique d’accumulation monétaire capitalistique. Tous les chercheurs avec lesquels nous ne sommes pas d’accord sont unanimes à prétendre que l’Empire Romain - qui d’après nous possédaient des liquidités bien plus fortes que celles emmagasinées par les petits états européens du temps de la Réforme – n’a pas connu un développement capitaliste. Nous reviendrons plus loin sur cette problématique trop souvent passée à la trappe des évidences économiques.
De toutes les manières de Marx à Braudel le capitalisme serait né dans le creuset des nations européennes. Reste encore à établir l’origine historique de ces nations. Répétons-le nous ne pensons pas que l’Histoire européenne débouche sur l’économie de marché libérale comme le Rhône se jette dans la Méditerranée.
Nous ne croyons pas au miracle de la poule sortie toute seule de son œuf sans que quelqu’un ne se soit chargé au préalable de l’y enfermer. Il nous y faudrait pour le moins l’intervention du Saint-Esprit. Justement il traînait comme par hasard dans les parages. Certes pas vraiment lui en personne, mais son membre actif, son bras séculier dirions-nous si nous n’osions rire, en la sainte personne de notre Sainte Mère à tous : l’Eglise. Amen.
Nous ne doutons pas que certains de nos lecteurs ne commencent à en perdre leur latin, et que le saut de puce qui nous transporte de la notion de libéralisme à l’évocation de l’Eglise ne les fasse tiquer. C’est que les phénomènes les plus superficiellement disparates s’ordonnent selon de bien étranges généalogies pour ceux qui n’ont pas remonté les chaînes de causalités.
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Lorsqu’elle eut triomphé de l’Empire Romain L’Eglise ne crut jamais que la mort du monstre qu’elle avait égorgé serait ad vitam aeternam définitive. Pour empêcher toute résurrection elle tint à rouler sur son tombeau la lourde pierre par laquelle elle était parvenue à le mettre à bas. Il ne lui était plus possible de jouer les barbares contre l’Empire puisque ces derniers s’étaient si bien partagés ses oripeaux qu’ils ne faisaient plus qu’un avec sa dépouille.
Désormais ce serait vers les nations barbares qu’elle retournerait le dard venimeux de la discorde. Pour être juste ces dernières ne demandaient que cela. Il fut facile à l’universalité catholique d’attiser les haines, d’étendre les divisions et d’exacerber les particularisme locaux.
Plus d’une fois il lui fallut mettre les bouchées doubles. C’est que de Charlemagne à Napoléon l’Empire n’en finissait pas de renaître de ses cendres. Par quel mystère nos historiens les plus renommés n’ont-ils jamais formulé la question de l’étonnante incapacité de l’Eglise à unifier l’étendue géographique de son emprise spirituelle ?
L’Eglise n’a jamais voulu reconstruire le géant politique qu’elle avait terrassé, sachant bien que c’était-là ranimer le serpent qui l’étoufferait. Elle préféra encourager la naissance de ce que plus tard l’on appellera le sentiment national. Elle y réussit au-delà de toutes ses espérances puisque seize siècles plus tard l’Europe est encore incapable de se retrouver elle-même sans passer par le prisme multicolore de ses états-nations.
L’Europe des nations est bien une construction de très longue haleine poursuivie durant des siècles par l’Eglise. Elle s’attela si bien à cette tache qu’elle dut elle-même pour rendre cette désintégration encore plus irréversible s’amputer de quelques membres. A certains moments l’Eglise n’hésita pas à jouer le christianisme contre le catholicisme. Elle a depuis pansé les plaies en auto-sécrétant le remède de l’œcuménisme.
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La dernière tentative de réunification impériale de l’Europe tentées par l’Allemagne reste la plus controversée. Elle possédait une certaine légitimité historique puisque se plaçant dans le droit fil de ces essais infructueux de remodélisation de l’Imperium par les peuples barbares – pensons plus tard à Charlemagne et à Frédéric II - qui l’avaient envahie et finalement morcelée poussés en sous-main par l’Eglise qui les avait évangélisés à cette fin.
Notons que l’idéologie nazie fut singulièrement cimentée d’idéologie nationaliste. Son soubassement racial provient d’après nous en partie de cet amour immodéré de l’idéologie chrétienne pour la fragmentation des groupes sociaux, à seule fin de sauver l’âme pécheresse certes, mais après l’avoir isolée et prosternée à la face humiliante de Dieu dans l’ignominie de ses plus coupables actions individuelles.
L’Eglise reconnaît toujours les siens. Elle ne les récompense pas toujours du sale boulot qu’elle leur a fait exécuter mais sait en tirer son parti. L’instrumentalisation monothéique de la shoa à des fins strictement œcuméniques est des plus édifiantes. C’est sur la condamnation sans équivoque d’une idéologie qu’elle a durant des siècles instillée dans les esprits européens que l’Eglise essaie d’articuler son retour dans les consciences de nos contemporains.
Le déploiement du libéralisme ne peut que la réjouir. Les esprits superficiels se récrieront qu’en bâtissant la communauté économique européenne les partisans du libéralisme ne font que reprendre le vieux rêve de l’Imperium Romanum. Ils se dépêchent d’ailleurs d’ajouter que l’expansion romaine fut la première mondialisation digne de ce nom.
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Le malheur c’est que la Communauté n’est qu’un espace économique de libre échange et non la reconstruction d’une puissance politique. A ceux qui affirmeraient que Rome ne s’est pas faite en un jour et que nous ne sommes qu’aux premiers balbutiements d’une véritable entreprise de remobilisation nous nous permettrions de rappeler que le projet de mondialisation libérale est en soi porteur de la négation même de l’idée européenne. La dissolution de l’identité européenne dans un vaste ensemble fédératifs de régions pseudo-autonomes et soumises à la loi du marché et du profit à très court terme ne correspond en rien à la refondation métapolitique de l’Imperium que nous exigeons.
L’Imperium possédait son limes et ses frontières naturelles qu’il n’a d’ailleurs jamais parfaitement su recouvrir. Seize siècles après sa disparition celles-ci n’ont guère bougé même si les déclinaisons historiques du millénaire et demi écoulé en a quelque peu agrandi l’orbe originel.
La résurgence des courants religieux, christianisme et islamisme, dans les limites mêmes de l’antique Imperium ne sont pas dues au hasard. Les tenants du libéralisme n’ignorent point les dangers du ressaisissement de l’Imperium. Ils sont même dévorés par une telle crainte qu’ils ont peur de leur propre ombre économique qu’ils projettent sur le sol géographique de l’antique extension impériale. Sait-on jamais ! cela pourrait engendrer un début de prise de conscience impérieuse !
Comme ils ne manquent point de moyens et que la logique de leur propre déploiement induit les conduites adéquates à son établissement, ils ont compris qu’il serait utile réactiver les forces vives qui avaient eu raison à dix siècles de distance et de l’Empire Romain d’Occident et de l’Empire romain d’Orient. Voilà pourquoi depuis une quarantaine d’années l’on assiste à la montée en puissance des principales religions monothéiques.
Evidemment l’on n’attise pas les instincts les plus bas de soumission de l’âme humaine sans déclencher un facteur risque de dégâts collatéraux. Ne nous en réjouissons pas trop vite : si la littérature nous apprend que le diabolique docteur Frankenstein a fini par être tué par sa créature, il nous est plutôt loisible de constater que la crise qui sévit aujourd’hui dans l’intérieur des limites orientales de l’Empire d’Alexandre est plutôt un facteur de déstabilisation de l’Europe actuelle et marque l’impossibilité matérielle de celle-ci de s’étendre à l’est dans son aire de configuration constitutionnelle historiale. Est-il encore besoin de souligner le pillage de nos ressources naturelles et pétrolières auxquelles les multinationales américaines se livrent ?
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Un principe militaire simple nous enseigne qu’il ne faut jamais déposer ses œufs dans le même cocon. Mais que les pères se méfient de leurs fils. L’assassin arrive toujours par la route que l’on a tracée. Les jeunes gauchistes qui pleurent à chaudes larmes sur les méfaits de la colonisation devraient se souvenir qu’aujourd’hui c’est une ancienne colonie de l’Europe Chrétienne qui s’en vient nous détourner au nom d’une idéologie christo-religieuse, ou ce qui revient au même laïco-compassionnelle, de nos propres fondements impérieux.
Il n’est de pire ennemi que celui qui vous présente le miroir dans lequel vous cherchez à lui ressembler du mieux possible. Ainsi est l’Europe actuelle qui renie ses origines impérieuses pour ne plus avoir à faire l’effort de renaître de ses propres cendres.
DE LA NAISSANCE DU CAPITALISME
A LA NAISSANCE DU LIBERALISME
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Il serait donc venu un moment où le capitalisme serait né. L’accumulation d’énormes sommes d’argents dans les mains d’entrepreneurs aux dents longues aurait permis l’éclosion de la première révolution industrielle. Ne serait-ce pas le contraire ? Ne serait-ce pas l’industrieuse apparition de nouvelles technologies qui auraient favorisé l’investissement de si justement nommés capitaux en la création d’ateliers de production nettement plus performants que les vieilles fabriques artisanales ?
Vieux faux problème de la poule et de l’œuf. Lorsque des phénomènes d’une telle ampleur se développent discerner une cause première qui ordonnerait les stades chronologiques d’apparition des suivantes est une vue à posteriori de l’esprit relativement stérile. Les choses s’engendrent les unes les autres et naissent de leurs combinaisons non pas aléatoires mais chaotiques. Les rapports de force qui s’établissent entre les différents éléments qui entrent en conjonction imposent une solution d’étape transitive dont on ne peut enregistrer que le nouvel état de faits.
La naissance du capitalisme c’est ce moment où pour la première fois l’on gagne davantage d’argent en fabriquant un objet sur place qu’en partant commercer au bout du monde. Le capitalisme à ses débuts conforte la partition de l’Imperium imposé par l’Eglise. Tout comme il y eut une alliance objective du trône et de l’autel il y aura une alliance objective de l’Eglise et de la Bourgeoisie. C’est de cette alliance que naissent les forces rétrogrades et l’idéologie conservatrice des bourgeoisies nationalistes auxquelles se rallieront les dernières fortunes aristocratiques.
Celles-ci entrevoient en leur ralliement à cette nouvelle économie la seule rémission possible au délitement de leurs fortunes familiales attaquées par l’abolition programmée des antiques privilèges relevant d’une économie féodale dépassée. C’est sur le refus désespéré, grandiose et suicidaire de se plier à cette adaptation nécessaire à une élémentaire survie pragmatique que s’articulera toute une partie de ce vaste mouvement de compensation poétique à la rigueur des temps nouveaux que l’on nommera le romantisme européen.
Les meilleures solutions ne durent jamais très longtemps. Le capitalisme allait très vite engendrer ses propres contradictions. Ce que Pierre fait, Paul peut très bien le faire aussi. Le développement de la concurrence toujours plus âpre deviendra l’un des moteurs de la libre entreprise et de la stagnation prolétarienne des ouvriers. Marx n’avait plus qu’à théoriser cela sous la tumultueuse appellation de lutte de classes. Dans un second temps cette promesse révolutionnaire d’un paradis terrestre des travailleurs s’amalgamerait aux premières postulations romantiques. Et ce d’autant plus facilement que c’était une manière de récupérer, tout en le laïcisant, l’essentiel du message christique qui imprégnait encore les consciences.
Le besoin de s'emparer de nouveaux marchés pour échapper à la concurrence locale entraîna une augmentation de la production et par un effet de ricochet la nécessité de trouver de nouvelles matières premières à transformer. Le capitalisme renoua ainsi avec les vieilles et lucratives opérations du commerce international qui durant des siècles avaient enrichi la caste des marchands et des banquiers.
A l’idéologie conservatrice des maîtres de forge et de fabriques locales et nationales s’adjoignit par la force des réalités immanentes une vision plus cosmopolite, plus ouverte, plus libérale puisque basée sur la nécessité de permettre la circulation des matières premières et des objets finis, et plus tard des hommes et des capitaux.
Le capitalisme est donc constitué de deux forces adjacentes et antagonistes. Il y eut une période historique où elles purent se développer en harmonie : ce fut le temps béni des colonies. Mais bientôt le jeu se dérégla : les colonies laminées par l’idéologie capitaliste furent logiquement contaminées par le virus nationaliste. Ce fut le temps heureux des indépendances.
L’on ne s’étonnera donc pas de trouver à côtés des vieux courants conservateurs et réactionnaires du capitalisme tout un courant moderniste, beaucoup plus sensible et perméables aux évolutions sociétales, qui se définira lui-même comme libéral. Liberté d’opinion, liberté d’entreprendre liberté sexuelle, liberté de la femme, reconnaissance des minorités de toutes sortes, les libéraux sont prêts à entendre toutes vos aspirations. Tant qu’elles ne remettent pas en cause le droit d’exploiter son prochain bien entendu. Cela dit les libéraux vous donnent même le droit de voter contre eux. Ce sont les premiers partisans de la démocratie. Sachez toutefois que la démocratie est l’alternative obligatoire à la révolution !
Un observateur peu scrupuleux pourrait confondre les libéraux avec les anarchistes. Ils sont en effet les premiers à dénoncer les états-nations et cette glauque entité passéiste « l’Etat » qu’ils définissent comme l’ennemi numéro un des libertés publiques ; nous sommes à l’opposé des vieux slogans nationalistes des conservateurs pathogènes. A la sainte trilogie travail, famille, patrie nos libéraux opposent le triptyque : consommation pour tous, liberté obligatoire de travailler pour les pauvres, propriété privée pour les riches.
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Qui aurait l’idée de jeter ses vêtements sous le prétexte qu’ils seraient sales ? Il suffit de les relaver et d’attendre l’occasion de les ressortir. La bourgeoisie possède toujours deux fers au feu. Et puis les choses ne sont jamais simples. Il existe des conservateurs pur jus et des libéraux pur sucre. Ce sont des acharnés, des exaltés, des natures entières : ils sont nécessaires car dans les moments de crise l’on a besoin de se regrouper autour de ceux qui sont droit dans leurs bottes et dans leurs idées, sans compromissions. Mais dans l’ensemble l’on trouve surtout des alliages subtils, plutôt conservateur, plutôt libéral, un peu plus de ceci, un peu moins de cela, et puis tantôt ceci, tantôt cela, selon les circonstances, les rencontres du présent, les amitiés ou les inimitiés fortuites et personnelles… N’oublions jamais le poids des traditions familiales, l’éducation reçue, les modes du moment et celles de demain…
Le principe de base du capitalisme est d’une simplicité absolue : vous vendre tous les objets dont vous avez ou pas besoin. Le principe de base du libéralisme est tout aussi simple à part qu’au grand bazar général de l’offre et de la demande l’on a ajouté un nouveau rayon. Ce n’est pas la grande escroquerie du rock’n’roll mais la meilleure arnaque de l’Histoire : le libéralisme vous permet d’acheter votre liberté de penser.
C’est un produit qui fait fureur ( comme aurait dit tonton Delphie ) : vous pouvez trouver ce must de la technologie avancée sous différentes déclinaisons : consensus, politiquement correct, économie de marché, mondialisation, démocratie obligatoire… Tout le monde s’y rue dessus.
Les esprits naïfs et candides s’étonneront de le retrouver jusque dans la vitrine des plus fieffés des réactionnaires qui n’arrêtent pas de le promouvoir. Pour que leur édification soit complète qu’ils se tournent donc vers les grosses étiquettes, rouge sang ou rose pâle, des camelots du trottoir d’en face.
Ce n’est pas le capitalisme du paternel aux pieds plats qui a vendu la corde qui était censé le pendre, c’est la grande distribution libérale qui a refourgué aux fils des révolutionnaires d’avant hier le mode d’emploi de la libre entreprise.
Soyez surpris qu’après cela vous ayez du mal à vous y retrouver. Il existe des explications simples : l’échec consommé de la révolution russe en 1989 a précipité la faillite de l’idéologie révolutionnaire dont la naissance avait été concomitante avec celle du capitalisme. Difficile d’admettre que le poison avait secrété son propre anticorps et que contrairement à la vision morale héritée du christianisme le venin initial avait eu raison de son propre contrepoison. Nombre des partisans du peuple de gauche déboussolés par cette fin inattendue de la victoire des forces du mal sur celles du bien, atteintes dans leurs certitudes les plus profondes, persuadées de l’inéluctabilité de leur défaite, rejoignirent le camp des vainqueurs.
Les contradictions, les plus ténues comme les plus importantes, ne s’expliquent que si l’on parvient à les surmonter. Pour cela il suffit de sortir de la contradiction dans laquelle on est, à notre esprit défendant, englué comme un diptère sur son ruban moucheté. Les forces de gauche remisèrent leurs principales idéologies dans le magasin des illusions perdues : marxisme et anarchisme furent rejetées en bloc en quelques mois dans les poubelles de l’Histoire.
Ah ! qui chantera les honteuses palinodies de nos élites gauchisantes embrassant la larme repentante à l’œil l’idéologie du marché à court terme ! Il est sûr que l’horizon indépassable de la révolution s’était singulièrement rétréci aux dimensions de la ridicule place du marché à la petite semaine de notre village planétaire !
Rien ne sert de pleurer, il suffit de penser juste. Et notre propos est sans ambages : l’échec de la révolution romantique était programmée dans les principes mêmes de son envol historial. Il n’y aura pas de révolution triomphante si celle-ci ne s’arque boute pas sur la reprise de la continuation et de l’achèvement du processus du déploiement initial de l’Imperium Romanum. Notons au passage que cette affirmation a pour corollaire logique l’abandon de toutes les idéologies christiques les plus institutionnalisées comme les plus inconscientes.
LES BOUCLIERS DE LA LÂCHETE
ET LES HOPLITES DU RETOUR
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Les grands mots sont les boucliers de la lâcheté. Une fois que vous avez prononcé capitalisme, libéralisme, gauche, droite, marché, communisme et quelques autres, vous êtes sauvé, vous pouvez vous recoucher et dormir du sommeil du juste. Comment votre minuscule individualité viendrait-elle à bout de telles entités ? Soyons modestes, soyons réalistes.
Il est sûr que vous n’êtes pas pire que les autres. Ni meilleur non plus, mais cela aussi vous l’admettez sans difficulté. Puisque vous ne sauriez en rien, ou bien si peu, être en aucune façon d’une quelconque efficience quant à la marche du monde, vous vous contentez, la mort dans l’âme certes, mais le cœur vaillant, d’œuvrer dans les seuls champs de votre possible.
Votre sphère d’influence est des plus réduites : vous et votre entourage. Mais il est sûr que si chacun commence à déblayer devant sa porte, de proche en proche, votre flocon d’efforts finira par faire boule de neige…
Votre petite personne mérite quelques attentions : vous serez propre, bien habillé et bien mis. Attention vous n’êtes ni un égoïste ni une brute. Vous souriez à votre voisin et en toute occasion vous tachez de rester poli. Vous n’êtes pas de ceux qui attendent les petites filles à la sortie de l’école, vous ne précipitez pas les grands-mères sous les rames du métro, vous ne tirez pas à bout portant, ni au hasard, ni par plaisir, sur les stupides quidams qui passent dans votre rue…
Bref en tout et pour tout, vous adoptez une conduite citoyenne. Vous travaillez dur pour nourrir votre famille et éduquer vos enfants. Vous maudissez votre salaire et vos conditions d’existences. Mais vos récriminations s’arrêtent là. Pour les plus sportifs, une petite manifestation par ci, par là, bien entendu dans l’ordre et la dignité, car vous réprimez la violence et êtes attachés de toutes vos viscères à la permission de vous exprimer librement.
Régulièrement vous manifestez votre mauvaise humeur en glissant le papillon de vos futures désillusions dans le cocon de l’urne démocratique, mais puisque vous avez compris que demain l’on ne rasera pas gratis vous êtes intransigeant sur la liberté du mouton à choisir en toute connaissance de cause celui qui va le tondre.
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Nous ne nous gausserons point de vous. Ah ! si tout cela ne tenait qu’à vous ! Vous agissez au nom des principes intangibles de l’impératif kantien de la morale démocratique. Au cas où vous auriez tendance à l’oublier vos média le serinent à longueur de journée.
La révolte est inutile et perverse : elle débouche obligatoirement sur la violence et les conflits armés. L’on vous montre les images des pays en guerre. Depuis plus d’un demi-siècle l’Europe a tourné le dos à ses cauchemars. La vie augmente, la protection sociale s’effiloche, la précarisation se pérennise, l’avenir n’est pas très rose, mais tout cela est le prix à payer pour ne pas en venir aux horribles extrémités du journal télévisé. Alors vous réglez l’addition sans rechigner. Toutefois pour marquer votre mécontentement, ostensiblement vous ne laissez pas le pourboire que personne ne vous demande. Il est déjà compris dans la somme exigée.
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Ainsi sont nos contemporains dans leur petite vie étriquée. Ne vous en étonnez pas devant eux : ils vous enverront paître vertement. Ils connaissent les réparties adéquates. Nos élites nationales leur répètent chaque jour la leçon qu’ils doivent jeter à la face de vos doutes. Ils sont bien conscients qu’ils ne vivent pas dans le meilleur des mondes possibles mais leur impavide patience les empêche de verser dans le pire des univers impossibles.
Vous leur trouverez des excuses. Le libéralisme n’a pas tenu ses promesses, mais le communisme non plus. Si l’on rajoute que la gauche aboie à l’unisson de la droite dans le sens du vent, vous comprendrez pourquoi les esprits sont découragés. Où que l’on se tourne l’on n’entend plus que le prêchi-prêcha des réalistes de tous bords. L’on avait promis le yacht de plaisance du bien-être de la production économique et l’on se retrouve tous dans la même galère de la liberté d’exploitation à ramer comme des fous. Les garde-chiourme scandent vos effort et ne tolèreront aucune défaillance de l’équipage. Ils vous rappellent de ne pas céder au chant des sirènes révolutionnaires et surtout vous promettent qu’entre la Charybde de l’abandon individuel en pleine mer pour les fortes têtes sur les îlots désolés du chômage et la Scylla du naufrage collectif annoncé, la passe est étroite et dangereuse.
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Il fut toute une époque révolutionnaire de montée romantique de luttes sociales pour un mieux-être collectif où l’individu intensifiait en lui-même et en ses actes la notion de refus. Les temps ont changé. Nous vivons l’ère de l’acceptation individuelle en laquelle la collectivité prône l’acceptation de tous ses reniements. La basse-cour rogne d’elle-même ses propres ailes afin de se convaincre que l’envol est impossible.
Au refus s’est substituée la démission. Par un retournement dialectique des plus corrompus le citoyen qui se targue d’être en son essence démocratique s’inscrit dans la renonciation à ses droits et devoirs les plus démocratiques qui sont censés le fonder.
C’est une très belle chose que l’idée démocratique en soi. Que le citoyen ait droit de regard, de critique, de modification et de déploiement sur la façon dont la société dans laquelle il existe s’organise, nous semble la meilleure des pratiques. Ne laisse jamais faire aux autres tout ce que toi tu es capable de réaliser. Pars du principe que personne ne s’occupera mieux de tes affaires que toi-même. Ta stirnerienne Cause est basée sur Toi.
Mais les principes d’association démocratiques qui régissent la démocratie libérale sont à l’opposé de cette vision. L’individu libéral n’est plus actant mais acté. Le travailleur jungerien s’est peu à peu métamorphosé en consommateur. Les théories déconstructivistes nihilistes qui prônent la disparition du Sujet mentent. Si l’Anarque jungérien peut prétendre à la royauté absolue de son Moi c’est bien parce qu’il a dominé et tué son propre sujet. Mais l’homme démocratique moderne n’a pas tué le Sujet, il s’est réduit de lui-même à sa propre sujétion. En cela certes l’Homme a disparu, mais crier cela sur les toits, s’en vanter et s’en féliciter, au non d’un radicalisme anti-nietzschéen de bas-étage ne conduit que dans les fétides marécages de l’auto-dissolution énergétique de tous les surpossibles humains.
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Nous ne sommes pas des démocrates. Cela ne signifie pas que nous soyons des anti-démocrates de principe. De toute le façons nous n’aimons guère les principes. Ne nous traitez pas pour autant d’éclectiques ! Ce n’est pas parce que nous soulignons les avantages de toutes les théories que nous ne partageons pas que nous nous résolvons à concocter une salade de riz avec les meilleurs éléments que nous aurions glanés un peu partout. Sur les étalages du marché libéral de la philosophie par exemple !
Nous ne professons aucune croyance. Nous refusons tout fondement. Nous ne nous revendiquons aucune vérité. Nous ne sommes point dupes. La croyance n’est qu’une volonté de croire. Et vu sous cet angle, les croyants sont nos frères ! C’est pour cela qu’à la volonté de la volonté nous substituons la notion d’exigence que nous définissons non comme le retour dialectique du même de la volonté de la croyance à ne pas croire, mais comme l’instant de déposition du refus de la non altérité de l’exigence de la croyance.
L’Imperium n’est pas un agrégat de volontés collectivisées. L’Empire est notre part. Celle que nous prenons. Celle que nous exigeons. L’Imperium est toujours au-devant de nous à construire. Même si les circonstances historiques font que cet Empire métaphysique au-devant de nous - métaphysique comme tout ce qui est séparé de la physique de notre corps – coïncide par le hasard de notre advenue au monde avec l’actuelle tâche historique du redéploiement de l’antique et historial Imperium Romanum.
Que nous le voulions ou non, nous sommes les fils du déploiement de l’Imperium Romanum et nous ne pouvons que souscrire à ce déploiement. Nous pouvons le déplorer. Nous pouvons nous y soustraire. Nous pouvons le refuser. Nous pouvons le combattre. Nous pouvons l’ignorer. Mais quoique nous fassions ou ne fassions pas, nous sommes prisonniers du redéploiement de sa loqueteuse chlamyde de pourpre impérieuse.
Les siècles n’effaceront pas cette nécessité. Ce qui a été, est pour toujours. Nos actions retentissent jusqu’au fin-fond de l’univers. L’Imperium est au-dedans et au-dehors de nous. Rien n’altèrera sa gloire. Ni ses défaites, ni son agonie. Il n’y aura pas de résurrection de l’Imperium. Car ce qui est mort est mort pour toujours. Ceci explique notre haine pour ses assassins. Mais l’Imperium reviendra car l’éternelle perpétuation des choses n’est que la marque de leur éternel retour.
Ce retour est d’essence métaphysique puisque hors de la prégnance de nos corps. Mais à la portée physique de notre exigence. Il ne tient qu’à nous de le redéployer dans le continuum éphémère de notre historicité. Le retour de l’Imperium que nous actons est la preuve de notre exigence.
6
L’historial déploiement du christianisme se résout sous nos yeux en la mondialisation libérale. Entre les communautés catacombiques des premiers chrétiens et le déploiement délétère de cette gangrène économiquesque il semblerait que les liens de cause à effet soient plus que distendus. Nous avons au cours de ces dix dernières années par nos innombrables chroniques de pourpre démontré le contraire. A savoir le continuum de la logique d’une volonté clairvoyante. L’ennemi se dépouille souvent de ses masques à tel point que l’on peut se demander quel est celui qui reproduit les traits de son véritable visage.
L’ennemi est toujours intérieur. Il est au-dedans de nous. Ce « nous » ne vise pas tant l’individu que l’espèce humaine en particulier. Il faut savoir que l’exacte figure de l’ennemi est à notre propre image. Tout ce qui nous soumet à notre propre finitude humaine est notre ennemi. L’homme n’a d’autre ennemi que l’inhérente constitution humaine. Notre exigence se situe dans le refus de l’acceptation à être juste ce que nous sommes, la matière exacte physique et idéelle de ce que notre exigence se refuse à être ce que nous sommes. Nous nous fondons dans l’altérité exigeante du non-être de ce que nous sommes.
Nous sommes ici aux limites de la pensée occidentale. Notre précédent paragraphe explique en quoi la philosophie européenne de l’être, chrétienne, s’est pervertie à vouloir penser l’étant en tant qu’être, et pourquoi la philosophie malgré qu’elle ait voulu établir une séparation entre la foi et la connaissance a été lors de son déploiement non pas l’oubli de l’être comme le défend Heidegger mais l’oubli de la sophistique. La sagesse socratique de la divinité bien comprise a remplacé tout ce qui tentait d’élucider le dire du déploiement du divin métaphysique. A savoir l’altérité de tout ce qui n’est pas homme. Apprends à te connaître, non pas pour ne pas poser par présomption ou maladresse le pied sur l’ordalique tapis de la divinité mais pour qu’Alexandre puisse décliner l’anabase du divin.
La démesure impérieuse est notre chemin. Elle est aux antipodes de l’acceptation démocratique de soi-même à se résumer en soi-même. Nous nous inscrivons dans la démesure du retour de notre propre dépassement.
Nous sommes des activistes. Nous sommes des combattants du retour de l’Imperium Romanum. Si nous avons décrété en nos poèmes que l’Imperium est notre part à devenir, c’est simplement parce que nous nous sommés séparés de notre chétive conditionnalité humaine. Nous sommes poëte.
Pourvu que cela vous déplaise !
LA SOPHISTIQUE EN TANT QUE SURPHILOSOPHIE
1
Tout le monde connaît l’apologue chinois de l’imbécile heureux qui contemple le doigt qui lui désigne la lune. La majorité des rieurs ignorent la suite : celles des gros bestioux qui ne quittent pas des yeux l’astre d’Astarté pendant qu’un complice inattendu farfouille dans leurs poches… Tels sont pris qui croyaient ne pas se faire prendre au jeu de l’homme averti qui vaut deux victimes consentantes.
Les violentes attaques dont est la cible Martin Heidegger depuis le dernier quart du siècle précédent nous paraissent symboliques de la manipulation mentale à laquelle sont soumis nos contemporains. La problématique paraît pourtant fort simple. L’on reproche à Martin Heidegger ses troublantes accointances avec le régime nazi. Pour le punir post mortem de ces funestes erreurs l’on recommande au public de ne plus lire ses livres.
Ces derniers temps l’on a donné un tour de vis supplémentaire à ces consignes conjurationnelles. De l’intérieur du camp démocratique des voix s’élevaient et réclamaient la levée de cet interdit moral au nom du droit, des plus démocratiques, de liberté d’opinion qui permet à tout un chacun de publier ses pensées. Pire que cela des farfelus qui croyaient en la vérité de ce que l’institution universitaire leur avait appris s’étaient offusqués au nom de leurs structurelles leçons narratologiques selon laquelle un texte s’étudie hors de tout contexte historial d’éclosion… Pour couper l’herbe à toutes ces dissidentes fariboles, des spécialistes de la vigilance idéologique se sont employés à établir la parfaite congruence qui règne entre l’idéologie hitlérienne et le contenu de la pensée heideggerienne. Depuis la bataille fait rage entre ceux qui vouent Heidegger au bras séculier de l’inquisition intellectuelle et ceux qui tentent de sauvegarder le simple droit de pouvoir lire Heidegger sans être aussitôt dénoncé comme un complice objectif de la Shoa.
Evidemment la réalité du débat est ailleurs. Il est à craindre que la plupart des accusateurs publics de l’auteur de Être et Temps soient totalement convaincus de la nécessité de leur combat et de la justesse de leur lecture de l’œuvre qu’ils incriminent si violemment. Il est sûr qu’il vaut mieux que les troupes de l’aile gauche que l’on envoie au casse-pipe ignorent qu’elles sont sacrifiées pour faire une diversion. Elles combattront d’autant mieux si elles croient que la victoire dépendra de la vivacité de leur assaut… Il est bon de ménager le moral de la chair à canon que l’on jette en première ligne ! Surtout quand c’est l’aile droite qui sera chargée d’exploiter la situation !
C’est que jusqu’aux années soixante-dix l’œuvre heideggerienne était l’une des voix royales qui permettaient d’accéder à la philosophie grecque présocratique. Dit comme cela, cela n’a l’air de rien. Nous allons donc reformuler : l’œuvre d’Heidegger fut dans la deuxième moitié du vingtième siècle le principal accès à la sophistique grecque. Certes il y en eut d’autres et des plus directs, mais des moins courus avec des sentiers escarpés qui débouchaient à pic plutôt sur Gorgias, plutôt sur Protagoras, plutôt sur Hippias que sur Parménide et Héraclite.
Il faut bien comprendre l’enjeu de l’interdiction – ah que ne sommes-nous pas aux bons vieux temps des excommunieux bûchers inquisitoriaux – de la lecture d’Heidegger. La philosophie occidentale n’est qu’un trompe l’œil. L’appellation en est charmante mais son contenu philosophique est des plus réduits. Très vite les lianes parasitaires du christianisme ont encerclé les vigoureux troncs de la chênaie originelle, à tel point qu’il ne reste plus grand-chose de la haute futaie philosophique et qu’aujourd’hui les rares arbres survivants, maigres et squelettiques, ploient sous le poids de ronces parasitaires qui puisent leur insolente santé à même la lymphe et la sève de leurs essences initiales.
Et cela dure depuis si longtemps – plus de dix-huit siècles – que presque plus personne n’y fait garde. Même un Nietzsche malgré son antichristianisme primal, et même Heidegger malgré sa clairvoyance conceptuelle se sont laissés prendre au piège de l’historialité philosophique qu’ils entendent clore, achever et parachever de par leur oeuvre alors que la tâche la plus urgente était celle du retour à la sophistique originelle.
La philosophie européenne n’est pas à débroussailler. Il serait un leurre de penser qu’il suffit d’arracher la mauvaise herbe du christianisme pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes. La philosophie occidentale est à replanter. Il ne s’agit plus d’arrêter la cognée des bûcherons dans la forêt de Gâtine, mais de réensemencer les bosquets de Diane, et de Brocéliande.
2
Qu’est-ce que la sophistique ? Quand elle n’est pas la scolaire rhétorique des avocats de l’Imperium, si éloignée de la sophistique grecque originelle qu’on prend soin de la qualifier de seconde lorsque l’on vient à en parler.
Communément on la définit comme la philosophie pré-socratique ce qui relève d’une triple imposture. D’abord parce que Socrate n’était ni plus ni moins qu’un sophiste avant qu’il n’aille se faire platoniser dans de célèbres dialogues littéraires. Nous ne sommes pas sûrs qu’il aurait aimé les descendants philosophiques de ce bébé que son principal metteur en scène lui fit dans le dos.
Ensuite définir une chose par rapport à l’antériorité d’une seconde chose qu’elle n’était et ne fut surtout pas relève d’un tour de passe-passe appropriatif qui frise la malhonnêteté intellectuelle. Ne serait-il pas absurde d’ériger un Sartre ou un Camus de penseur pré-murcien ? Les bons esprits se gausseront de ma mauvaise foi : il existerait une filiation évidente entre Socrate et les penseurs qui le précédèrent de si peu qu’il était leur exact contemporain. Nous n’en dénoncerons que plus fort cette tangentielle proximité dont ils se réclament comme preuve élective de la supériorité de leur socratéen champion sur ses concurrents. Certes Socrate fut le Valéry de son temps à toujours attirer le regard sur la faille du raisonnement. Il n’était pas la mouche du coche mais l’empêcheur des systèmes à ronronner en rond. Mais si ses principaux rivaux présentaient des objets commerciaux de belle contrefaçon qui donnaient l’impression de tourner à la perfection sur eux-mêmes, Socrate s’amusaient surtout à mettre en évidence l’a-systémie généralisée de leurs méthodes.
N’achetez point ceci : c’est du toc ! Comme le camelot qui met ses plus belles pommes sur le devant de sa fruitière pyramide dans le but évident d’appâter le client afin de lui refiler ses trognons de deuxième classe à la pelure tavelée, le sophiste n’avait plus qu'à remballer sa marchandise après le passage de l’impertinent zozocrate qui dévoilait ses techniques de ventes les plus éculée… Socrate qui ne vendait rien avait tout de même son fond de commerce bien à lui : il passait son temps à systématiquement démolir le système de son voisin. Non pas pour dénoncer le principe du système en lui-même mais pour promouvoir son propre système à lui, qu’il ne présentait que dans la négativité de son refus. Si j’étais vous, je n’achèterais pas une pomme à Gorgias, je n’achèterais pas une pomme à Protagoras, je n’achèterais pas une pomme à Hippias. Sous entendu, parce que les miennes sont gratuites et bien meilleures.
Et les pommes platoniques de Socrate sont en effet supérieures à celles de ses concurrents car elles sont chaque jour arrosées au sérum de vérité. La preuve en est que toutes les pommes présentées par les sophistes malgré d’éminentes qualités présentent toutes un défaut plus ou moins apparent qui gâtera le plaisir des esprits difficiles. Alors que la vraie pomme socratique, celle que Socrate reconnaît ne pas posséder davantage que ses rivaux, n’existe que dans l’idéalité de son être. Socrate ne trompe personne. Ou tout le monde si l’on considère que sa pomme, loin de la dure gravité de la reinette newtonienne, n’est qu’un jeu de dupe. Qui vous détourne de la savoureuse charnélité d’une pink lady au profit de l’infructueuse recherche de l’inaccessible fruit de vérité perdu à tout jamais. Puisque croqué, sitôt cueilli, mais ceci est une autre histoire.
Enfin parce qu’il vaudrait mieux mettre l’âne devant la charrue que la charrue devant l’âne. Ce ne sont pas les sophistes qui sont des présocratiques mais Socrate qui est un post sophiste. Platon ajoute à la valeur de la multiplicité du monde l’unicité de l’être, l’on connaît tous les bénéfices que le christianisme tirera de cette altérité du monde introduite par l’élève de Socrate. Pour le coup le bacille de l’ancien monothéisme égyptien est inoculé à notre chantereine ! Quelle était verte notre granny ! Le ver est dans le fruit ! Bien plus tard la tare se transmettra à la pomme d’Apius qui en pourrira. Mais ceci est aussi une autre histoire !
Mais ne sautons pas les chapitres. Même si celui-ci est écrit en connaissant la suite déplorable des évènements.
3
L’on a beau déclarer la bouche en cœur – et certains seraient près à le jurer sur la Bible ou la Thora – qu’il n’existe aucune passerelle entre l’examen critique philosophique et la foi absurde et a priorique en un dieu quelconque, nous n’en pensons pas moins que les accointances de la philosophie avec la théologie chrétienne, et donc monothéiste, sont trop nombreuses pour ne pas être le signe qu’un ralliement de l’idéologie de la quasi totalité des penseurs philosophiques à la mouture catéchuménique ne se soit au cours des siècles opéré d’une manière si constante qu’il en est devenu invisible.
L’espèce de vénération extatique dont on entoure de nos jours des penseurs aussi différents qu’un Lévinas ou qu’une ( l’amante d’Heidegger ) est assez symptomatique de cette postulation cryptomonothéique – déclinée sous sa forme infra-judaïque pour le premier et laïco-démocratique pour la seconde – qui conforte en sous-main les soubassements structuralistes de notre Modernité pensée en tant que témoignage d’une présence passive ou en tant qu’affirmation d’un principe fédérateur acteur. Les deux n’étant que l’avers et le revers d’une seule et même pièce.
La philosophie a durant des siècles pensé l’être en tant que valeur. L’ être n’est pour beaucoup que l’autre nom de Dieu. Qui ne peut être nommé selon une vieille tradition qui veut que la pensée de Dieu soit cachée. Pour la simple et bonne raison que la pensée de Dieu est impossible puisque Dieu n’est pas. Car Dieu n’est pas l’être puisque l’être n’est pas Dieu.
Rappelons-nous le soin que prit l’Eglise durant des siècles de priver ses fidèles de l’accès aux textes sacrés. Non pas, comme le pensent un peu naïvement les athées de service, parce que les écrits testamentaires sont truffés de contradictions insolvables mais parce qu’à les lire Dieu se résolvait en ce qu’il est expressément défini par ces textes mêmes, un logos ordonnateur, un discours, un dire, une nomination, un appel en souffrance en quelque sorte.
Dire que dieu est ne prouve rien. C’est pour cela que la philosophie est venue au secours de la théologie trop simpliste pour des esprits aussi déliés qu’un intellectuel grec en établissant un tour de passe-passe métaphysique sur la copule Dieu est. Car si Dieu est il ne peut être que Dieu ou être. Le reste étant à exclure puisque l’on n’en parle pas. Nous sommes très près de Wittgenstein qui restreint le connu et l’inconnu à la simple énonciation de ce qui peut être dit.
Si Dieu est Dieu ou si Dieu est être nous sommes très près de Berkeley. Autant dire que Dieu se confond avec l’énonciateur. C’est pour cela que l’Eglise lutte de toutes ses forces contre les hérétiques qui disent autrement. Car c’est le dernier énonciateur qui parle qui a raison. Le logos est bien discours et raison en philosophie classique. L’on a même à une époque substitué le terme de science à celui de raison. C’est ainsi que se bâtirent les grands errements de la philosophie marxiste qui pensa le matérialisme dialectique en tant que science de l’action révolutionnaire !
Si Dieu veut être – et nous lisons dans cette volonté en quoi certains chrétiens revendiquent la volonté de l’absurdité de leur foi – en dehors de son propre solipsisme, si Dieu veut être pour une tierce personne – qui ne soit pas encore lui-même sous la forme de la Sainte Trinité – il ne peut être pour les autres qu’en tant qu’altérité suprême et supérieur à l’altérité des autres et de l’autre, sans quoi il n’est ni plus ni moins égal à un autre qui n’est pas Dieu. Dieu qui veut être pour les autres ne peut donc être que Vérité. Le logos ne peut dire que la vérité ! Sans quoi Dieu est un sophiste !
Toute philosophie qui cherche ou Dieu, ou l’être, ou la Vérité, même si elle exècre un ou deux de ces trois termes, n’est pas philosophique, mais foi en le discours annonciateur et fondateur de sa propre croyance.
Le lecteur intelligent aura compris en quoi nous ne sommes que modérément heideggerien !
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Dans les années soixante, où le catholicisme ( mais le protestantisme aussi ) battait de l’aile et semblait menacé d’être englouti à tout jamais dans les eaux froides du matérialisme athée, l’on a fait feu de tout bois pour réchauffer et sauver l’oiseau mazouté.
C e fut le stoïcisme romain, version Sénèque, thème Marc Aurèle, qui fit les frais de l’opération séduction. L’on ne manqua pas de relever tout ce qui rapprochait la doctrine du Portique du message évangélique chrétien. L’on nous assurait avec des sanglots dans la voix que l’Empire ne serait jamais devenu chrétien si le stoïcisme n’avait préparé les âmes à recevoir la douceur du message christique.
L’on en oublia même de reprocher au successeur d’Antonin les persécutions de Lyon. Rassurez-vous ! depuis l’on s’est rattrapé ! Mais surtout l’on passa sous silence l’un des quatre piliers théoriques du stoïcisme : à savoir l’étude du langage ! Tout le monde s’est un jour ou l’autre, avec plus ou moins d’amertume, amusé à jouer avec les redoutables syllogisme de l’Ecole de Zénon.
Cette importance accordée à la minutieuse revue des artifices du raisonnement, à la fausse logique du logos, nous permet d’entrevoir ce qui peut séparer une philosophie antique de la foi chrétienne. L’une refuse d’être dupe de ses propres propositions et l’autre répète ad vitam aeternam et sans se lasser, comme le perroquet de la bonne du curé, les mêmes paroles divines souvent données sous forme de fausse donne, de parabole, pour reprendre les mots mêmes employés hors de tout contexte étymologique.
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La philosophie ne saurait donc être un langage de vérité qui atteindrait à une transcendance supra-humaine. Au contraire nous nous inscrivons dans des paroles de mensonge. Gorgias n’a de cesse de déclarer que le langage ne peut amener une once de vérité sur le monde pour l’insurpassable raison logique que pour celui qui parle ce qui est n’est pas puisqu’il n’est pas captable par le logos. Autrement dit, un discours de vérité est impossible.
Très logiquement, si la vérité n’est pas, Dieu ne peut être vérité pour celui qui n’est pas Dieu. La prétention philosophique à tenir un discours de vérité est un leurre. Nous y substituons le verbiage de la sophistique, cette rhétorique du néant, cette parole du non-être, qui prend la mesure des choses dispersées, puisque l’on ne peut entrevoir l’unité de l’étant.
L’Un n’est pas. Ou plutôt l’Un n’est qu’un concept. Et le fait que l’Un est indissociable de sa conceptualisation est en soi-même la meilleure preuve du non-être de l’Un puisque l’Un et son concept sont de par nature inscrit dans la multiplicité de la dualité.
La sophistique est par nature et par essence polythéique. Nous espérons que le lecteur comprendra que ce que nous appelons les Dieux ne sont que des images mentales et mythique de la multiplicité du Divers. Pour parler comme Segalen.
Notre surphilosophie est à la philosophie ce que le Surhomme nietzschéen est à l’Homme. A cette différence près que la sophistique n’est pas un projet heideggerien de déploiement de l’être mais de retour au redéploiement de l’Imperium Romanum.
PRAGMATIQUE IMPERIEUSE
1
C’est ici que nous faisons le grand saut périlleux. Nous quittons les hauts sommets de l’abstraction philosophique pour nous réceptionner dans l’historial filet du déploiement de l’Imperium Romanum. Ce retour aux sources historiques nous fut souventes fois reproché ! L’on aurait aimé que nous nous fussions contenté d’une relecture de Protagoras, d’Ovide, de Tacite, voire de Lycophron ou de n’importe quel autre auteur antique pourvu que nous ayons eu la sagesse de ne pas dépasser le champ clos de l’érudition littéraire. Nous aurions pu alors vagabonder en toute quiétude dans les grandes allées de la renommée éditoriale de la République des Lettres, une touffe de laurier sur la tête. Hélas à la seule pensée de tels honneurs, l’idée de l’apollinien parfum de la plante chère à la calvitie de César nous a fait perdre la mesure de toutes choses pour nous plonger dans l’ubuesque démesure d’une exaltation impérieuse !
Le problème, poserons nous tel Parménide à l’orée de son grand poème, c’est qu’il existe deux chemins qui mènent à la notion pure d’Imperium. Le premier est large, droit et rectiligne. Il y a longtemps qu’il fut dégagé des ronces christiques qui l’obstruèrent en des temps obscurs de grande renonciation intellectuelle. Son parcours est agréable, ponctué de portiques majestueux et orné de belles statues de marbre, pour un peu l’on se croirait dans un musée ! Une reconstitution en miniature de la bibliothèque d’Alexandrie en quelque sorte. De moins en moins fréquentée certes, mais une institution culturelle vénérable pour laquelle on parvient à débloquer de temps en temps une demi-ligne de crédit afin de masquer une décrépitude par trop rapide. La jeunesse, qui a toujours raison puisqu’elle est l’impasse de son propre avenir, se détourne des vieux conservateurs en complet gris qui répètent la sempiternelle leçon des merveilles du passé évanoui. Si glorieux fût-il, un catafalque n’est qu’une horrible image de la mort dont il convient de se dérouter.
L’autre chemin est beaucoup plus difficilement accessible. Il faut pour en découvrir les premières sentes ne pas craindre de se porter jusqu’au bout de l’impuissance historiale de la modernité. L’on renâcle beaucoup à l’emprunter, car il est si étroit que l’on se doit avant de s’y engager de se dépouiller de ses armes, de ses bagages, et de ses certitudes établies, et des prolégomènes scientifiquement établis de la vulgate moderniste.
C’est pour cela que la plupart qui parviennent jusque dans ses zones d’accès s’en retournent aussitôt en haussant les épaules convaincus de s’engager sur une voie sans issue si par malheur ils s’entêtaient à poursuivre dans cette direction.
L’évolution des temps modernes n’est guère favorable à une telle route. Depuis l’échec patent des voies révolutionnaires anarchistes et communistes l’on nous serine à tous les coins de pensée que seule reste praticable la voie sur berge du réformisme démocratique. A écouter les donneurs de leçon de la pensée consensuelle l’unique exercice de la démocratie est capable d’amender et de rectifier la réalité indépassable du libéralisme économique. Raisonnement d’une complète inanité tautologique puisque le libéralisme économique repose sur la participation démocratique de la sujétion consumériste de l’individu à sa propre exploitation. La modernité porte en elle le projet aliénant d’une société schizophrénique dans lequel le sujet actif doit détenir les actions de la société qui le réduit à son seul rôle de producteur. De plus il ne peut exercer librement sa liberté ( qui rappelons-le est la notion fondamentale du libéralisme ) qu’en consommant la production des autres qu’il se doit de maintenir dans la plus grande dépendance possible pour augmenter la valeur d’échange de sa propre liberté. Il va de soi que les autres ne se gênent point pour agir de la même manière envers lui.
Au seul point de vue théorique le système en lui-même n’est pas pire qu’un autre. Mais cette théorie ne tient aucunement compte de ses propres variables d’ajustement au réel. Comme les monades de Leibniz elle repose sur le principe de droit que tout individu est égal à un autre individu. Tarte à la crème d’origine christique qui ne fait plus rire que les bénitiers communautaires - ils s’en gondolent comme des coquilles saint-jacques dont ils se plaisent d’ailleurs à épouser la forme - sis à l’entrée des églises. La différence des fortunes personnelles et des opportunités individuelles démultiplient la fausseté de telles abstraites assertions.
Donc disions-nous le chemin est fermé à ceux qui se reposent dans la douce illusion d’une auto-régulation du système. Il n’est de pire esclavagisme social que celui qui se berce de sa propre autorité à se persuader qu’il ne faut pas céder aux naturelles injonctions de révolte que sa soumission lui commande d’étouffer.
L’exigence révolutionnaire est au départ du sentier d’Imperium. Contre la globalisation économique et intellectuelle de tous ses propres processus de déploiement il n’est pas d’autre cheminement possible que ce retour stratégique vers le concept d’Imperium Romanum. Tous les autres layons sont bouchés et obstrués. Tout autre voie de dégagement révolutionnaire a immanquablement débouché sur l’autoroute de la social-démocratie libérale, dans un mélange de moins en moins détonnant, de moins en moins social, de plus en plus libéral.
Difficile de franchir le pas. La réalité historique de l’Imperium Romanum n’est guère enthousiasmante. A moins de faire partie de l’élite sénatoriale, chevalière, plébéienne, financière ou militaire, l’existence n’était pas très gaie pour les larges masses laborieuses, esclaves et paysannes, artisanes ou dépendantes de l’annone distributive… La preuve de cette évidence sociologique c’est la vitesse à laquelle cette société s’engouffra dans l’impasse de secours que fut l’apparition du christianisme lorsque la menace barbare pulvérisa les semblants d’équilibre qui s’étaient maintenus vaille que vaille dans les temps de grande splendeur conquérante.
Mais dans nos temps de reflux révolutionnaire historique nous n’avons guère l’occasion de faire la fine bouche. Nous avons édifié le concept d’Imperium Romanum comme ultime ligne de défense et de résistance à opposer à l’avancée du déploiement libéral. Un jour viendra pas si lointain que cela, où beaucoup qui se perdent dans d’inopérants combats de retardement, seront tout heureux de se réfugier derrière ces hauts remparts protecteurs et imprenables. Du moins si l’on consent à les défendre.
Le concept révolutionnaire d’Imperium romanum n’est par essence ni réactionnaire ni conservateur. Il n’est pas à psalmodier comme la nostalgique remembrance conjuratoire d’un âge d’or passéiste et consolateur dont on se réclamerait vainement pour essayer de faire semblant d’échapper à la triste réalité de notre impuissance généralisée.
Il est nécessaire de s’en saisir comme une arme de projection métapolitique de programmation efficiente du retour révolutionnaire de l’Histoire. L’on ne peut plus penser l’Histoire du monde comme grand-papa. Avec la surmultiplication des techniques de production et de communication la complexité du monde s’est dangereusement agrandie. L’on ne peut plus raisonner le monde actuel à partir de la seule et maigrelette histoire du mouvement ouvrier. La révolution du 17 souleva un vaste espoir mais elle s’est terminée en eau de boudin. Pour être plus précis elle a été engendrée par un processus qui la conduisait à se terminer ainsi. C’est regrettable, mais nous en prenons acte.
Face à la mondialisation capitaliste et à la globalisation libérale les bannières rouges et noires, si courageusement brandies soient-elles, sont de peu de poids et de moins en moins efficaces, ce qui ne signifie pas qu’il faudrait les remiser au magasin des antiquités inutiles. Il nous semble dommage d’user des générations de militants qui se sacrifient, souvent avec un panache inutile, pour leurs contemporains qui se refusent à rejoindre ces combats dont ils ne comprennent même plus le sens.
Face à cette mondialisation et à cette globalisation il est nécessaire d’opposer un projet continental. Nous disons un projet continental parce que quand le feu est à la maison l’on ne pense guère à sauver les poulaillers. De toutes les façons il vaut mieux que ce soient les poules qui se préoccupent de leurs perchoirs. Elles y gagneront leur indépendance et leur liberté. Mais il va de soi que si par la modestie de nos moyens nous nous préoccupons seulement de notre propre espace continental cela ne signifie pas que dans d’autres territoires continentaux l’on doive s’asseoir par terre et pleurer toutes les larmes de son corps.
Il devient de plus en plus évident par exemple à l’heure d’aujourd’hui en cet an de grâce 2007 que l’espace continental sud-américain commence à développer les prémices d’une démarche métapolitique parallèle à la nôtre. Dans l’espace africain le rêve d’une indépendance pan-africaine travaille encore souterrainement de plus en plus de consciences… Nous avons une nette prescience de la fragilité de telles démarches. Peut-être ne seront-elles que velléités sans lendemain. Ces processus sont d’autant plus incertains qu’il leur manque l’outillage conceptuel historique et culturel. Mais nous leur souhaitons bonne chance.
La partie est d’autant plus difficile à gagner que la globalisation mondialiste a une perception plus aiguë qu’on ne pourrait le croire de ce danger qui la menace. Pour le contrer elle a su avec plusieurs longueurs d’avance susciter des clones destinés à occuper les espaces géographiques correspondants. Ainsi sur notre propre espace de déploiement conceptuel de notre pragmatique opératoire d’Imperium Romanum elle se dépêche et de bâtir une pseudo-communauté européenne et d’attiser les flammes d’une conscience pan-islamiste. L’on n’a jamais trop de deux fers au feu, même si dans un futur proche ils peuvent se révéler dangereux à manier. Mais ceux qui n’ont d’autre but que de favoriser la moisson de profits à court terme et à courte vue ont l’habitude de naviguer au jour le jour !
2
Pour ce qui est d’une analyse métapolitique du concept d’Imperium nous avons déjà publié une montagne de textes sur le sujet. Le lecteur curieux en trouvera à quelques bribes près l’intégralité dans les trois premiers tomes de nos Chroniques de pourpre aux Editions Adrienne Bonnel. D’autre part le site internet Littera-Incitatus ouvert depuis le premier janvier 2006 peut s’enorgueillir d’un ensemble, certes non ordonné et parfois répétitif, de plus de deux cents chroniques supplémentaires destinées à être réunies en plusieurs cahiers thématiques.
Pour faire bref nous affirmons que toute l’ère géographique qui fut englobée par l’entité romaine et l’ensemble des conquêtes d’Alexandre le Grand forme un espace politico-stratégique, naturel et culturel, que nous nous devons de réunifier en orbe de reviviscence du concept civilisationnel d’Imperium Romanum. De l’Indus aux colonnes d’Hercule, des frontières de l’Afrique subsahariennes aux contrées hyperboréennes. Dans un premier temps, car nous savons parfaitement que la logique multi-séculaire des évènements qui ont suivi la chute de l’Imperium nous obligera à repousser les limites historiales, désormais par trop étroites, de notre antique main-mise sur des régions qui ont au cours des siècles, entamé et parfois mené à bien, de vastes et lents processus de relations organiques avec des zones territoriales qui aux temps antiques étaient situées au-delà de nos influences.
La démesure de nos prétentions amuse nos contemporains car ils les jugent totalement irréalistes comparées à l’état de nos forces. Contentons-nous de remarquer que ceux-là qui nous accablent de miséricordieuses brocarderies quant à l’insensé vastitude de notre projet sont les mêmes qui travaillent et hâtent de leurs vœux les plus pieux et de leurs actions les plus volontaristes, la construction d’une globalisation économique à l’échelle planétaire.
Vouloir réunir en un seul bloc politique l’Europe disons continentale au large pourtour de la Méditerranée relèverait donc d’une incommensurable impossibilité à la simple vue des différences et des divisions de toutes sortes qui séparent les pays en question. Mais vouloir unifier en un seul système économique l’ensemble de toutes les nations du monde, avec les infinies disparités des peuples de la Terre entière serait au contraire une entreprise des plus logiques et des plus rationnelles !
Est-il besoin d’ajouter que la mise en tutelle démocratique de tous les états du monde s’inscrit aussi dans le cadre d’un pouvoir politique des plus coercitifs ! En dénonçant la folle amplitude de nos desseins nos détracteurs démontrent à l’envi surtout la coupable dangerosité de leurs propres pratiques !
UNE POLITIQUE DU KAOS !
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Nos ennemis diront qu'aujourd'hui que nous écrivons cela nos forces sont inexistantes. Nous leur rétorquerons qu'elles sont plutôt dispersées et que la plupart d'entre elles sont juste en attente d'un ordre de mobilisation. Et si beaucoup n'ont même pas encore pris conscience de la nécessité d'un tel appel beaucoup ont déjà compris que les directives qu'ils pressentent leur parviendront plus ou moins prochainement, même s'ils n'ont encore aucune idée de la forme qu'ils prendront.
Et pourtant il n'est pas besoin de posséder un diplôme d'étude approfondie en stratégie militaire pour s'apercevoir que l'Orient est en feu. Des confins de l'ancien Empire d'Alexandre, des frontières de l'Inde au coeur balkanique de l'Europe, le feu couve sous la cendre et toute la rive est de la Méditerranée est sous pression. La cocote-minute est prête à exploser et les Américains s'emploient à en contrôler l'explosion.
Certes ils jouent un peu aux apprentis-sorciers, il se pourrait bien que l'engin leur éclate à la gueule d'une manière plus ou moins imprévisible. Mais nous pouvons leur faire confiance. Nos pompiers sont d'habiles pyromanes qui savent à peu-près jusqu'où ils peuvent aller sans trop de dommage pour leurs intérêts pétrolifères.
En grand stratège ils n'ont d'ailleurs pas manquer de mouiller, par l'entremise de l'Otan et de leurs liens si particuliers avec les pays indépendants, la majorité des pays européens importants. Si catastrophe il doit y avoir, l'Amérique ne sera pas la seule à payer les pots cassés. Au pire elle repartira chez elle laissant l'Europe se débrouiller avec le bébé.
En Europe l'on cache le problème avec des mots : la gauche parle du juste retour du bâton de la colonisation et la droite du redoutable danger de l'islamisation. C'est d'ailleurs au nom de l'idéologie de la repentance et du respect des traditions culturelles différentes que les grandes entreprises européennes se hâtent de vendre à toutes ces nations en ébullition tous les équipements dont elles ont besoin pour rattraper leur retard économique et militaire...
L'on part du principe qu'au jeu international des échanges commerciaux chacun des deux partis est gagnant. Il est bien connu que le libre-échangisme est le cheval de Troie démocratique du libéralisme économique. Bref tout est pour le mieux dans le pire des mondes.
Evidemment l'Europe se la joue profil bas. Que le grand méchant loup américain vienne bouter le feu dans sa zone d'influence historiale ne la gêne pas trop puisqu'elle a depuis presque un siècle révisé ses prétentions à la baisse : il y a longtemps qu'elle ne veut plus être que la zone privilégiée de libre-échange de l'Amérique du Nord.
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Pour notre part nous osons dire que forgeron est maître chez soi. Nous ne sommes pas fou : nous savons bien que nous ne pouvons de but en blanc renvoyer les Américains chez eux, mais par contre nous pouvons tout à notre aise changer les meubles de place et repousser quelques cloisons.
Nous nous devons de manipuler les symboles. Surtout lorsqu'ils sont à notre portée et que par un merveilleux hasard, aussi bien l'histoire récente qu'antique s'y prêtent. Il serait de bon ton et des plus logiques que la Grèce poussée et soutenue en cela par le reste de la communauté européenne refasse sienne son ancienne territorialité ionique...
Certes revendiquer Constantinople et les anciens territoires concédés aux Turcs en 1922 jetterait un froid entre la Turquie et l'Europe. Rien qu'en Europe cette idée ranimerait bien des conflits souterrains. A l'Europe Chrétienne qui s'est laissée subvenir par la Turquie l'on substituerait l'idée de l'Antique Imperium méditerranéen. Réveil brutal mais salutaire.
Gageons que ce serait un sacré coup de pied dans la fourmilière planétaire. Cette déclaration intempestive bousculerait bien des alliances. Ce serait pour l'Europe une chance historique de redevenir maîtresse de son propre déploiement historial. Pour une fois depuis bien longtemps l'Europe redeviendrait le maître du jeu métapolitique. C'est elle qui redistribuerait les cartes. C'en serait fini de son rôle subalterne. Elle romprait ainsi les chaînes infrapolitique de l'hégémonisme capitalistique américain.
Le jeu peut paraître dangereux. Nos adversaires ne manqueront pas de souligner la levée en masse des nations islamiques liguées contre l'Europe. Nous irons plus loin en affirmant que ces dernières trouveront en l'Amérique un allié de choix.
A moins que les grandes masses méditerranéennes ne jugent l'avancée territoriale de la Grèce sur les rivages turcs comme un facteur civilisationnel de progrés économique et politique. En d'autres termes si cette avancée européenne passe pour une jugulation des effets néfastes de l'instauration de l'économie de marché parmi les classes les plus défavorisées du monde méditerranéen, l'Europe sortira aggrandie et restaurée de cette crise qu'elle aura sciemment suscitée. Nous jouons l'Europe contre la mondialisation.
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Il s'agit d'un coup métapolitique quelque peu fumant. Qui ne peut être tenté par nos élites actuelles. Le voudraient-elles qu'elles n'en auraient aucune légitimité de par leur inféodation demi-séculaire à l'économie de marché.
C'est petit à petit que les idées font leur chemin. Même si la situation est urgente, nous ne sommes pas pressés. D'autant moins pressés que nous pensons que l'Histoire progresse par accélération foudroyante. Ce qui relève de la mystification démagogique la plus profonde peut s'avérer comme une évidence indiscutable cinq ans plus tard.
Vue d'aujourd'hui la tâche paraît irréaliste et impensable. Nous l'avons tout de même pensée et les commencements de bouts de luttes encore informes qui éclosent de plus en plus nombreuses, de ci de là, sur l'ensemble du territoire européen dans le but aveugle de s'opposer à l'arasement systématique opéré par l'économie de marché sont des plus prometteurs. Les prémisses d'une résistance sont en train d'émerger, sans véritable but, sans mots d'ordre préparatoires ou explicatifs, qui ne prendra toute son efficience que lorsqu'elle aura trouvé les rhumbs directionnels nécessaires à son déploiement. Déploiement qui coïncidera avec celui du redéploiement révolutionnaire de l'antique et fondateur Imperium Romanum sur ses terres mêmes et selon son orbe historial propédeutique.
L'INDEPASSABLE HORIZON DE LA DEMOCRATIE ?
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L'on nous reprochera toujours notre manque d'enthousiasme démocratique. Ce n'est pas que nous soyons systématiquement contre. Mais nos ennemis refusant d'endosser tout autre vêtement, nous devons bien pour nous distinguer d'eux d'une manière irrémédiable, et nous réclamer de la contredémocratie ! Certains, desquels nous nous sentons tout autant idéologiquement éloigné, n'ont-ils pas inventé le terme de contrerévolution ?
Pour nos adversaires, si nous ne nous réclamons pas à hauts et forts cris de la démocratie c'est que nous serions des apprentis dictateurs. Rappelons une énième fois que nous croyons que le bien et le mal comme tout autre phénomène ne sont point ontologiquement fondés sur la modalité intangible d'une Vérité Une et Indivisible. Nous sommes des pragmatiques. Selon les circonstances, les sophistes grecs conceptualisaient la chose sous une forme plus dynamique – celle de l'opportunité kairosique à saisir – il se peut que la démocratie soit la meilleure des solutions possibles. Soyons plus précis, parlons d'instauration de la démocratie, car les définitions aristotélicienne du politique ne sont pas des choses en soi, mais une dialectique successorale, que notre stagyrite déclinait sous la forme d'une déliquescence irrémédiable, suivie d'une restauration des plus heureuses. Nous y reconnaissons quelque peu modifié le jeu empédocléen et phénixal des cycles incessants de destruction et de recomposition, plus tard aussi repris par les disciples du Portique.
Tout cela pour dire que nous posons pas la permanence des phénomènes. Un régime démocratique atteindrait-il à la perfection, de par l'instabilité naturelle inhérente à tout phénomène, il sera lui aussi – comme n'importe quelle autre forme de domination étatique - voué à se transformer. Tous ceux qui posent la démocratie comme le meilleur des mondes possibles, et donc moralement obligatoire, ne s'aperçoivent pas qu'ils optent de fait pour une réalité transitoire destinée à périr de sa belle mort.
L'on nous rétorquera qu'il en serait de même pour tout autre conceptualisation aristotélicienne et que monarchie, aristocratie, ploutocratie et toute autre cratie sont tout aussi fugaces que leur sainte démocratie. Ce en quoi nous ne leur donnerons pas tort.
En d'autres termes cette fameuse démocratie dont on nous rebat les oreilles n'est au mieux qu'une étape provisoire du processus du vivant. Ses partisans avanceront qu'elle est un relais historiquement indispensable se mettant en contradiction avec leur philosophie libérale dont ils abandonneraient leur seul précepte pragmatical du laisser- faire agençal de l'individu obligé de se plier aux lois, non plus de la liberté du marché, mais d'un déterminisme économique qui n'aurait rien à envier à Karl Marx !
La démocratie ne nous apparaît donc plus sous la forme d'un impératif kantien de déploiement de l'historicité humaine mais comme une possibilité parmi d'autres possibles.
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Il convient donc à ce stade de briser le moule aristotélicien d'analyse économique qui sert encore de référence à toute description du politique. Aristote a institué des catégories. C'est-à-dire des concrétions inusables que l'on se passe de main en main depuis des siècles pour penser le réel du monde. Elles sont un peu comme des phares indestructibles, stables et immobiles, bâtis le long des côtes et selon lesquels l'on guide notre navigation sur la mer mouvante de la pensée et l'océan tumultueux des évènements. Les catégories aristotéliciennes sont comme la poignée de chiffres, qui par leurs combinaisons closes et infinies, permettent de numériser l'univers entier. Ce sont des outils indispensables, mais figés.
Nous pouvons en imaginer d'autres. Qui ne seraient pas des forteresses immuables, des citadelles imprenables censées délimiter les champs du savoir et de la connaissance. Si nous désirons échapper à la tyrannie de la démocratie nous devons penser les termes cratiques sous une forme cinétique. Marx a montré un chemin substituant aux notions figées de démocratie, d'aristocratie ( et toute la sainte famille ) le concept dialectique de guerre de classes.
Le problème n'est pas de se focaliser sur l'interrogation suivante : quel sera le meilleur régime politique de l'Imperium Romanum que nous voulons redéployer ? La question n'est pas celle-ci car nous connaissons déjà les cinq ou six aristotéliciennes réponses possibles. De toutes les manières, quel que soit notre choix il se trouvera toujours, dans notre propre camp, des factions plus ou moins importantes décidées à privilégier d'autres options. Bataille cratique classique qui ne sera que l'ancienne et perpétuelle reprise de la lutte de classes, celle que Marx a défini comme le moteur de l'Histoire.
Notre stratégie ne doit pas être une lutte pour le cratos. Il ne s'agit pas de prendre le pouvoir pour renverser la démocratie, mais d'établir des réseaux de contre-pouvoirs pour empêcher le déploiement du pouvoir démocratique ( ou monarchique, ou n'importe quel autrique ). L'on ne se bat pas pour un cratos quelconque mais pour interdire à un cratos quelconque de faire main-basse sur l'Imperium. Car si nous ne nous méfions pas, l'on nous construira clef en main un Imperium Démocratique irréprochable !
L'Imperium est l'aire géographique d'un cercle dont les centres d'autorité doivent être disséminés sur tout le territoire. Plus les points d'autorité seront multiples plus l'Empire acquis sera solide. Il n'est point besoin d'attendre le grand soir de la prise du pouvoir central mythique, pour proclamer l'Imperium. Souvenons-nous de la manière dont l'Eglise a perverti l'Imperium. Lorsque les vers sont assez nombreux, le fruit tombe de lui-même. Nous espérons tout de même être plus rapide. Nous ne nous réclamons pas d'Alexandre pour rien !
( FIN DE LA PREMIERE PARTIE )
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LODEVE 2005
VOIX DE LA MEDITERRANEE / FESTIVAL DE POESIE DE LODEVE. 23 / 31 JUILLET 2005.
Je m’étais juré de ne plus écrire une chronique de tout l’été. J’étais en train de boucler mes valises lorsque le téléphone sonna. Convocation dans le bureau du rédac chef. Déjà je pressentais le coup tordu, je ne me trompais guère. Patrice Blanc m’accueillit avec sa tête des mauvais jours et ses dents de carnassier : « Une mission Oblique pour vous Murcie ! Non vous ne pouvez pas refuser. L’heure est grave. Il paraît qu’à Lodève, chaque été, la Poésie sort des livres et se promène à poil dans la rue ! C’est inadmissible ! » Je ricanai stupidement : « Chef je m’en fous, dans deux heures je suis en vacances ! » Je n’aurais pas dû. Blanc devint plus blanc que lui-même : « Et dans deux mois vous êtes au chômage ! dois-je vous rappeler que vous gagnez votre vie en chroniquant des recueils de poésie ? Réfléchissez un peu ! Si la Poésie profite de sa liberté pour jouer la fille de l’air, il ne s’écrira plus un seul livre de poésie dans ce foutu pays, et si vous croyez que je continuerai à vous payer à ne rien faire ! » Le chef avait raison, vu sous l’angle de la raison dévorante le problème changeait de nature. Mais la voix du chef me rappela à mes devoirs : « Murcie, nous sommes avant tout des soldats. Chassez de votre esprit l’aspect purement sentimental de cette affaire. Songez que dans la bataille planétaire pour le contrôle des marchés que livre en ce moment la France, l’on vend plus facilement un recueil de poésie, fût-il d’un imbécile sans nom, qu’un porte-avions ! Bien sûr c’est une question de volume mais si nous perdons l’exploitation de cette ultime ressource naturelle la balance commerciale est foutue ! Ce sera le début de la fin ! » Je voulus riposter, mais le chef est un vrai meneur d’hommes, sa voix s’infléchit et devint presque amicale : « Murcie pour cette affaire, nous avons une ligne de crédit illimité au ministère de la culture, je vous signe un chèque en Blanc, écoutez-moi ça : camping une semi-étoile en bord d’autoroute avec bocal de nescafé pour les petits dèjes du matin ! Et en plus on est prêt à mettre le paquet : vous avez l’autorisation d’emmener vos deux chiens avec vous ! »
Je redescendais l’escalier avec ce flegme précipité qui est la marque de tous les agents en mission lorsque la porte du bureau se rouvrit : « Murcie, cette fois-ci je ne me contenterai pas d’un rapport fumeux, s’il est vrai que la gamine court les rues, je la veux ici dans mon bureau, avant huit jours. Vous vous rendez compte de tout ce qu’on pourra faire avec ! Nous serons la seule vraie revue de poésie de tout le continent ! »
Nous arrivâmes à Lodève en fin d’après-midi. L’affaire était plus grave qu’on ne le pensait. Imaginez un maire de droite qui débourse des millions pour héberger tous frais payés, durant dix jours, plus de soixante dix poëtes de tous les pays de la Méditerranée, autrement dit un fou furieux qui paye pour faire rentrer sur le territoire national un charter entier de poëtes immigrés à prédominance levantine. Un véritable défi à la logique sarkosienne !
Nous décidâmes de garder l’incognito, d’un même geste nous mîmes nos trois paires de lunettes noires. Au demeurant nous n’étions pas trop inquiets, nous ne sommes jamais Mall armé dans un festival de poésie. D’abord nous crûmes que la chance nous souriait, c’était en marge du festival, mais c’était écrit en toutes lettres sur les prospectus : ENAN / Le retour des Muses. Y avait même l’adresse 12, rue Baudin.
Pour cette entourloupe, d’office on s’est adjugé deux grosses pointures du lieu de ce que dans notre milieu on appelle le réseau dormant, le trompettiste fou Patrick Geffroy, un pro qui ne s’emmêle jamais les pinceaux et Léa Ciari l’égérie d’ascendance italienne qui joue aussi bien du charme que du couteau. Elle pose toujours une griffe sanglante, sur le cœur de ses victimes comme sur ses toiles. Un autre jour je vous conterai leurs méfaits. A nous cinq on a conciliabulé un plan d’enfer. Un, on la repère. Deux, on y saute dessus. Trois, on la fourre dans le coffre de la voiture. Quatre, on la ramène ficelée comme un saucisson dans le bureau du chef. Cinq, on reçoit la légion d’hon… Geffroy s’est foutu devant la porte, en trois notes il a sonné la charge, le hallali et entonné le chant de la victoire. On les a eus par surprise, on a déboulé à l’heure de la fermeture. Ils étaient faits comme des rats ! On a cherché partout : on a arpenté les trois étages, on a sondé les murs, on s’est même payé le luxe de torturer en petit comité le sieur Enan. Il est vite passé à table devant un verre de Bordeaux et une soucoupe d’olives. Il a tout dit, même ce qu’on ne voulait pas savoir sur sa peinture, il a même cité Aristote et Hegel. De la peinture tant que vous en voulez, plutôt de la bonne d’ailleurs, mais nous c’est la Poésie que l’on recherchait. On a laissé tomber.
C’est après qu’on a commencé à barjoter. Enfin surtout moi, parce que les chiens eux ils s’amusaient à pisser sur les stands. Imaginez le cardo maximus de la cité. Cinq cent mètres d’exposants, en une seule ligne, d’un seul tenant, des libraires, des éditeurs, des associations, des revues, des poëtes du dimanche, et de tous les autres jours de la semaine, tous autant les uns que les autres, retranchés derrière des piles et des piles de livres, la Poésie elle était là, par cartons entiers, elle était tellement-là, on y avait le nez et la truffe tellement dessus qu’on en a perdu la trace. Elle pourra se vanter de nous avoir fait marcher, on a tant marché que bientôt on a plus vu que le marché. De la poésie plus aucune nouvelle, elle était pas plus dans les livres que dehors. Elle avait disparu.
On a failli l’avoir. C’est les chiens qui ont manigancé le coup. Suffit de se mettre en chasse qu’ils ont exposé. On repère deux vrais poëtes, on ne les quitte plus, et dès que la poésie vient les visiter on y saute dessus et on l’embarque. Le pire c’est qu’ils ont failli réussir. Ils ont utilisé leur internationale canine. En l’occurrence la propre chienne de Jean-Pierre Roque, de là ils sont remontés jusqu’à Christophe Liron. De mon côté j’ai pas perdu mon temps pendant que nos deux poëtes caressaient les deux beaux toutous, je suis passé sous le stand et ai pillé les réserves : rien que du bon des anciens numéros de Loess, les premiers textes de Roque, les poèmes affiches de Liron, jusqu’à un recueil de Luc-Olivier d’Algange, bref un demi-camion de documents de première importance sur lesquels plus tard nous aurons d’importantes révélations à faire, mais venons-en à la souricière elle-même.
Les clebs avaient vu juste. Brutalement Jean-Pierre Roque et Christophe Liron ont commencé à s’agiter. Le délire prophétique s’emparait d’eux. Z’ont barré la rue avec une table, et ont invectivé la foule, et comme par miracle des verres de petit blanc et de gros rouges se sont multipliés… nous qui ne buvons jamais durant les opérations l’on s’est contenté de vider trois écuelles de cacahuètes salées, sans perdre nos deux poëtes du coin de l’œil, et ne voilà-t-il pas qu’ils dégainent de leur poche revolver deux revues de poésie ! Pas de doute Elle était là, on ne la voyait pas mais on la sentait entre eux deux, on s’est concerté du coin de l’œil, on les a laissé s’enfoncer dans leur lecture et puis hop ! après une dernière lampée d’amuse-gueules on y est tombé sur le paletot en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Nos doigts et nos dents se sont refermés comme sur une ombre, ce n’était pas elle, mais le fantôme de Marcel Chinonis, le fondateur des éditions Clapàs que les gendarmes ont retrouvé l’année dernière dans sa voiture sur le bord de la route endormi et souriant comme un enfant, pour toujours. Pour sûr que la Poésie devait être en train de discuter avec Marcel, mais pour nous c’était tout de même un fiasco.
Le lendemain nous avons lancé l’opération quadrillage. On nous a vus partout. Pas un seul endroit de cette maudite ville où l’on déclame des vers et de la prose où nous n’aurions pas été présents. Autour des estrades, au coin des rues, mollement allongés dans les transatlantiques, juchés sur des chaises dont les pilotis trempaient dans l’eau de la rivière, dans les arrières-cours, sur les trottoirs, au café des officiels, à l’affût des micros, bref partout où l’on lut et ou l’on dit de la poésie, nous fûmes là. Mes fidèles acolytes canins poussèrent le vice jusqu’à glisser discrètement leur museau dans le verre qu’acheva de vider pour s’éclaircir la voix l’un des invités du festival. Nous entendîmes des dizaines de poèmes, mais celle que nous attendions, la divine Poésie, elle ne daigna même pas montrer le plus petit bout de son nez. Ou alors nous ne sûmes pas la voir.
« Faut frapper à la tête ! » grommela Molossus, le meilleur lance-roquet des opérations spéciales du pays, « Pas de souci dès que la vois je la ferre ! » aboya Molossa la spécialiste des coups fourrés, la débusqueuse sans égale et sans pitié des taupes planquées dans nos services. « Ce ne sera pas du gâteau, ajouta Geffroy, paraît qu’ils ont recruté l’agent Flippo qui sous couvert de ventes de tableaux se fait payer par les Amerloques ! Méfions-nous, ce gars sait faire parler la poudre. » J’haussais les épaules : « A partir de maintenant l’on délaisse le off, l’on couvre le in, rien que les grosses soirées, les payantes, comme les gratuites, feu à volonté si nécessaire , ah j’oubliai ! on a reçu du renfort de Taverny, ai-je besoin de présenter Panther Béatriz Gutierrez ? »
Ce n’était pas la peine, c’est elle qui a déclenché les hostilités en coinçant dans une ruelle sordide trois gros poissons de l’Organisation, Julien Blaine, Christofer Kiss ou quelque chose comme ça, et Jean-Pierre Faye. Se congratulaient d’avoir renversé le communisme à eux trois, elle a remis les pendules à l’heure la panthère, faut pas cracher dans la soupe refroidie, surtout quand on a puisé dans la soupière du temps qu’elle était pleine. Nos trois chevaliers de la liberté feraient mieux de se placer aux premières lignes du combat antilibéral. Cet argument très capital les a refroidis comme des cadavres.
Mais on n’avait pas de temps à perdre ! L’on a couru toutes les soirées ! Je vous raconte pas les horreurs que je me suis fadé : Sapho, Angélique Ionatos, Cheb Mami, Lhasa, Marie-Paule Belle, Jean Guidoni, Esther Lamandier et d’autres véreux dont j’ai oublié l’existence. Je soupçonne certains de mes co-équipiers d’avoir goûté quelques uns de ces concerts ! Il y a des traîtres partout ! Pour moi, vieux rescapé du rock’n’roll des années cinquante, tous ces chanteurs à prétention culturelle et poétique m’insupportent. J’ai souffert stoïquement. Mais les demi-sels qui m’accompagnaient ont dû se rendre à l’évidence, de la musique oui ! à gogo ! mais la Poésie on ne l’a pas vu passer !
Nous n’étions pas au fond de l’horreur, restait encore les deux grandes soirées de clôture ! En face ils avaient compris qu’on était là. Ils n’ont pas hésité à pratiquer la politique de la terre brûlée. Z’ont sacrifié trois hectares de terrain qu’ils ont recouvert d’une bâche de plastique transparente. Molossa a soupiré, cette manière d’ asphyxier taupes et rongeurs somme toute peu écologique ne lui semblait pas conforme aux lois de la guerre. Là dessus ne voilà-t-il pas que se rapplique l’artificier Flippo qui se lance dans une perf éhontée. Durant des heures il va balancer au petit hasard la chance des centaines de kilos de pigments colorés, bref il va barbouiller en direct et à pleines poignées une grosse merdouille brunâtre sur une surface aussi vaste qu’un aéroport pour hélicoptères. On était loin du geste auguste du semeur cher à Victor Hugo, alors pour nous ravigoter le cœur on a eu droit au chœur des musiciens. On se serait cru dans un festival de musique ethnique ! Moi vous savez, la world music à part les groupes de hillbilly du Tennessee, ça me gonfle vite ! De toutes les manières on était là pour la Poésie ! Nos cœurs se sont arrêtés de battre un instant lorsque l’on nous annonça qu’entre deux orchestres l’on aurait droit à des poëtes qui liraient leur textes. A les écouter on a dû convenir que l’Organisation n’avait pas tort de minimiser leurs présences. Ce fut une litanie de niaiseries et de platitudes sans fin auprès desquelles les discours d’un conseiller municipal pour l’inauguration de la statue élevée à la gloire de l’industrie de la sardine à Concarneau vous prend des allures d’épopée homérique.
Le dernier soir rebelote. On prend les mêmes et on recommence. Mêmes musicos, mêmes poétereaux de vingt cinquième zone. Je ne peux même pas dire que la qualité était médiocre puisqu’il n’y avait pas de qualité ! Par contre c’était poétiquement très correct : les droits de l’homme, les vertus du féminisme, la contrition auto-culpabilisante : je suis poëte mais je ne l’ai pas fait exprès, je suis poëte mais je tiens à m’excuser et à vous rassurer, je n’écris pas de la poésie, seulement des textes ou des poèmes… on a eu droit à tous les couplets… On est repartis en douce rendre compte de la mission…
D’un air lassé le rédac chef laissa retomber d’une main excédée les notes que je venais de lui remettre.
« Alors Murcie, toujours aussi partiel et partial à ce que je vois !
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Chef ! je ne dis pas qu’on ne peut pas s’amuser à Lodève. L’ambiance est plutôt sympa, les participants souriants, les restos pas trop chers, les filles jolies, mais question poésie, vos informations c’était du pipeau, je peux vous affirmer que vous trouverez tout ce que vous voulez à Lodève, sauf la Poésie qui n’y court pas les rues !
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Je le savais Murcie ! ( Le chef se leva, c’est ainsi que l’on s’aperçoit que le chef est chef parce qu’il est plus grand que nous. ) Voyez-vous Murcie je n’avais besoin que d’une confirmation. Ils sont gentils vos organisateurs, mais retenez bien ceci, Murcie : la poésie ne s’institutionnalise pas. C’est contre sa nature. Avec la plus pure des intentions, vous n’arriverez jamais à rien de bon. La poésie c’est de de la rupture, de la rébellion, du casse-dogme ! Je n’en veux pas à tous ces clampins, il faut bien qu’ils croûtent et qu’ils émargent quelque part, mais Rimbaud avait raison, la poésie c’est comme la vraie vie, c’est ailleurs !
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Je vous remercie de m’avoir fait perdre huit jours de ma vraie vie !
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Allons Murcie, vous êtes jeune encore ! Et puis il faut bien que vous sortiez vos chiens quelque part ! »
2
LODEVE 2009
« Murcie, nous ne sommes pas dans la merde ! » Certes l'accueil du Chef ne respirait pas l'imparfait du subjonctif et je discernais même dans son rugissement de bouledogue enragé comme un zeste d'acrimonie personnelle.
« Et tout cela de votre faute, Murcie ! » Par Zeus, le danger se précisait, le Chef avait dû s'apercevoir que la veille au soir j'avais fait main basse sur la moitié de sa provision de Coronados N° 4 qu'il planquait dans le deuxième tiroir gauche de son secrétaire.
D'ailleurs après m'avoir intimé l'ordre de m'asseoir tout en me regardant dans les yeux avec une froideur hypnotique des plus comminatoires, le Chef entreprit d'ouvrir... le deuxième tiroir gauche de son bureau avec une lenteur exaspérante.
Mais non je faisais fausse route. Tel un crotale plantant ses crochets mortifères dans la chair tremblante d'une innocente proie, le Chef me jeta sur les genoux un mince dossier cartonné de couleur rouge.
« Lodève 2005, vous connaissez Murcie, c'est vous qui aviez rédigé le rapport !
_ Bien sûr Chef, mais c'est de l'histoire ancienne et je ne vois pas...
_ Vous ne voyez pas Murcie, mais si vous croyez que le S(ervice) D(e défense du) T(erritoire) L(ittéraire) N(ational) vous paie pour voir, vous vous trompez Murcie, vous êtes ici pour aplanir les difficultés que la République pourrait rencontrer. Discrètement Murcie, vous entendez, discrètement ! »
J'entendais mais je ne comprenais pas. Le Chef leva des yeux exaspérés vers le ciel et me mit en quelques mots au parfum.
« Vous n'êtes pas sans savoir que nous venons de changer de Ministre de la Culture. En fouillant dans le bureau de son prédécesseur le nouvel impétrant est tombé comme par hasard sur votre rapport. Entre nous soit dit, l'on ne l'avait pas laissé traîner par inadvertance. Nous sommes dans un premier temps en présence d'une tentative avérée de déstabilisation du Gouvernement, et par ricochet de la position internationale de notre Pays, ce qui est infiniment plus grave. Bref Murcie, il faut agir au plus vite ! »
Les yeux du Chef virèrent au bleu cobalt et sa voix se fit plus sourde. Sans s'en rendre compte il enfourna dans sa bouche un Coronado N° 4 dont il exhala quelques ronds de fumée qui montèrent se perdre sous les lambris dorés du plafond élyséen. Je ne pipais mot. Le Chef réfléchissait. Comme tous les agents du S.D.T.L.N. je savais que c'était en ces instants de forte concentration intérieure que le Chef peaufinait ses plans secrets de riposte fulgurante qui avaient hissé nos services secrets au premier rang mondial.
« Résumons la situation, Murcie. Dans votre satané rapport vous affirmiez en toutes lettres qu'il n'y avait aucune chance de rencontrer la Poésie à Lodève. Sur ce, le nouveau Ministre pond une circulaire interdisant aux Communes, au Département, à la Région et à l'Etat de subventionner Les voix de la Méditerranée de Lodève. Et ce dès l'année prochaine. En plein dans le piège ! Vous imaginez la levée des boucliers « La France renonce à la Culture et à la Civilisation! » Il faut arrêter cela au plus vite avant que la presse internationale ne relaie la campagne. N'oubliez pas que les pays méditerranéens producteurs de pétrole envoient des représentants à Lodève. Je n'ose pas entrevoir les ruptures diplomatiques fatales à nos approvisionnements énergétiques. Vous partez tout de suite Murcie ! »
Le Chef me poussait déjà vers la porte. « Dépêchez-vous Murcie. Nous n'avons pas lésiné sur les moyens : trois nuits à l'hôtel deux étoiles et là-bas nous avons activé nos correspondants. Attention, il se peut qu'il y ait déjà des services étrangers sur place. Vous avez carte blanche. N'hésitez pas à liquider la moitié de la ville si nécessaire. Tout ce que l'on vous demande c'est de trouver un poète, un seul, mais un vrai. Devant cette évidence le ministère sera obligé d'annuler sa circulaire avant qu'elle ne paraisse au Journal Officiel. Mais comment Murcie, vous n'êtes pas encore parti ! »
Voilà pourquoi quelques heures plus tard au volant de ma 104 Peugeot je roulais à tombeau ouvert vers Lodève. J'étais inquiet. Certes j'emmenais avec moi mon commando de choc de prédilection. Celui-là même qui était à mes côtés lors de la mission 2005. Je savais pouvoir compter sur le charme ibérien et les nerfs d'acier de la pulpeuse Béatriz G... Je possédais aussi une confiance aveugle en le flair de Molossa. Mais les derniers coups fourrés auxquels nous avions été mêlés avaient été particulièrement éprouvants. Molossos n'en était pas revenu vivant... Il repose maintenant sous le vert gazon de son dernier sommeil. Depuis ce temps, quoiqu'elle en montre Molossa n'est plus au mieux de sa forme...
Ce fut pourtant elle qui la première pressentit le danger. Je n'avais pas coupé le contact qu'elle émit un bref jappement. Un seul mais ô combien instructif ! Ca sentait mauvais, très mauvais. On avait intérêt à jouer serré : nous n'étions pas les seuls sur la place ! Le Chef avait raison. De la discrétion avant tout ! Pas de panique, nous avions tout prévu et chacun connaissait son rôle par coeur.
Féline Beatriz G... s'extirpa de la voiture avec la grâce titubante d'une touriste ankylosée par une longue route, enfin parvenue à destination. Elle esquissa quelques pas sur le parking tandis que sur ses lèvres se dessinait une moue de surprise. Quelle chance, semblait-elle dire, s'arrêter juste en face de la longue travée des étals des éditeurs ! Personne ne fit attention à sa silhouette d'intellectuelle en manque de lecture qui se mêla aux files des clients potentiels en train de reluquer les bouquins. En moins de trente secondes, ni vus ni connus, nous avions lancé une torpille à tête chercheuse en plein coeur du dispositif adverse...
Trois heures plus tard elle me rejoignait à l'hôtel. Mission accomplie. Je sifflais d'admiration lorsqu'elle m'énuméra l'équipe de soutien que le S.D.T.L.N. avait planquée sur les lieux. Liron, Roque, Giraud ! Le Chef n'avait pas ergoté sur la qualité. Le haut du panier de la Cellule d'Action Poétique. L'affaire était encore plus importante que ne l'avais crue !
Toutefois sur le papier l'opération semblait d'une facilité déconcertante. Acte 1 : nous rendre à la soirée d'ouverture du festival durant laquelle les 90 poètes invités se présenteraient à tour de rôle. Acte 2 : repérer la bête rare. Acte 3 : ramener à Paris la preuve de l'existence de cet Olibrius improbable. L'acte 4 ne nous incombait pas. Notre mission s'arrêtait là.
A vingt-trois heures tapantes nous étions tous à nos postes, sur la place centrale de Lodève transformée pour la cause en vaste terrasse de café. Parmi la foule nous n'étions qu'un groupe de convives des plus banals, amicalement attablés, face à la scène centrale, autour de quelques pichets de vin rouge.
Une voix grésilla dans le micro « Chers festivaliers, nous sommes heureux bla... bla... bla... bla... bla... bla... laissons donc le champ libre à notre premier artiste ! »
Tu parles d'un champ libre. A peine la voix s'était-elle tue que crac, boum, hue ! Toutes les lumières s'éteignirent d'un coup. Il y eut des oh ! et des ah ! amusés, le public prenait l'incident à la rigolade. Pas nous ! Allez reconnaître quelqu'un dans le noir absolu ! L'ennemi venait de marquer un point.
Rendons grâce aux organisateurs qui pallièrent au désastre. Chaque poète lirait son texte, de l'endroit où il se trouvait, comme il pourrait. A chacun de tirer son épingle du jeu !
Ce fut dantesque. De l'obscurité la plus profonde s'élevait de temps en temps une voix. Des spectateurs attentionnés allumaient leur briquet, de sacrés veinards bénéficièrent du halo clignotant d'une lampe de poche. Certains martyrisaient une pauvre guitare et d'autres vociféraient à qui mieux mieux. Les histrions de la poésie sonore s'en donnèrent à coeur joie, sûrs de rafler in fine la mise.
On ne voyait rien, on n'entendait rien. C'était Babel, chacun hurlait comme un chacal en rut dans sa langue. Nombreux sont les idiomes méditerranéens : italien, syrien, marocain, hébreu, espagnol, bosniaque, malgré les efforts conjugués des traducteurs, il y avait de quoi en perdre son latin.
C'est alors que dans ce brouhaha, de ce pandémonium monstrueux, surgit la lyre d'Orphée. Toute droite sortie de l'antique Hellade. Je ne saisis que quelques vocables sacrés jetés aux vents de l'immémoire contemporaine « Alexandre... Byzance... ». Mais le doute n'était plus possible. Il était là. C'était lui. Le Poëte, le Seul, le Vrai, l'Unique.
Etais-je le seul à le percevoir ? Il fallait à tout prix détourner l'attention de l'ennemi au plus vite. Pistolero Roque alhouma le feu en scandant à tue-tête quelques unes de ses odes amoureuses qui attirèrent l'esprit du public sur des sentes brûlantes. Je profitai de l'émotion suscitée pour décrocher avec serval Beatriz, Molossa sur nos talons. Pour protéger notre retraite Trappeur Giraud entonna un chant de noire anarchie qui souleva l'enthousiasme de la foule. Nous regagnâmes notre hôtel sans encombre.
Au téléphone le Chef était furieux.
« Comment ça, ils n'hésitent pas à dynamiter le transformateur de l'éclairage public de Lodève, et vous laissez filer le fromage. Continuez comme ça, Murcie, et d'ici deux jours vous retrouverez votre Orphée dans un caniveau, criblé de balles. Vous croyez qu'ils vont le laisser vivre longtemps ? Murcie, vous êtes un incapable. Je vous rends personnellement responsable de sa survie. Action ! »
Le Chef avait raison. Encore fallait-il identifier notre aède. Depuis son stand des Editions Clapas – quelle meilleure couverture pour un agent du Service d'Action Poétique que d'être l'éditeur qui avait été chargé de rédiger l'Anthologie 2009 du festival – Tête Chercheuse Liron se livra à de savants recoupages. Son ordinateur cérébral nous indiqua enfin le nom de Klitos Ionnanides, né à Chypre en 1944. Puis il ajouta : « Prochaine apparition publique : lundi 20 juillet ; 18 H 30 ; Cour du Musée. »
Ca sentait le coup fourré à plein nez, pas besoin du pif de Molossa pour le diagnostiquer ! Lors du dernier breefing j'avais été très clair : « Molossa, Lionne Beatriz et moi-même en première ligne. En arrière Roque et Giraud, en ultime position Liron qui depuis son stand possède par le plus pur hasard providentiel une vision panoramique sur toute la Cour. Je rappelle la problématique : le problème n'est pas de savoir si l'on doit tirer ou pas, mais la solution est de savoir sur qui l'on doit tirer. »
Bordel ! Une demi-heure que nous étions-là et impossible d'identifier l'ennemi. Dans la vingtaine de festivaliers sagement assis sur leur chaise, personne n'offrait le profil adéquat. Allaient-ils nous descendre le Klitos au fusil à lunette depuis le toit du musée ? Je n'en menais pas large, un simple tireur d'élite peut faire à lui tout seul plus de mal qu'un commando aéroporté. Molossa tira sur sa laisse. Je la libérai. Traînant la patte, la langue pendante, elle se dirigea sans même me jeter un regard vers l'entrée du musée. Un gardien que le porche intérieur avait caché s'interposa pour lui barrer l'entrée. Nous étions refaits !
Je n'eus pas le temps de sortir mon Uzzi. Une légère effervescence de robe froufroutante à l'autre bout de la cour trahit l'arrivée d'un petit groupe. Klitos au beau milieu. Tant pis pour Molossa, je ne devais à aucun prix quitter Klitos des yeux.
Je récapitulai dans ma tête les fiches anthropométriques fournies par Liron. Sur la tribune à ma gauche Issa Samaa et Saleh Al'Ami, au centre Catherine Fahri la présentatrice, fort belle jeune femme par ma foi, et à ma droite, Eleni Kelafa et Ioannidès. Jusque là tout va bien. On échange des politesses, on tapote les micros, on se cale sur sa chaise.
J'en profite pour lancer un regard en coin à Molossa. Le gardien se penche pour déposer une écuelle d'eau devant son museau. L'imbécile ! D'un bond Molossa lui saute à la gorge et lui tranche d'un coup de dent acéré la carotide. Son cadavre roule dans un épais massif de bégonia. Je respire. La scène n'a pas duré trois secondes. Pas un bruit, pas un cri. Molossa est passée à l'action. Elle a commencé les opérations de nettoyage. Je me sens mieux.
Devant ça ronronne doucement. Catherine Fahri présente les deux premiers invités qui viennent de l'Emirat d'Oman. Nous avons droit à un véritable dépliant touristique, le soleil brûlant, le merveilleux désert, le golfe persique si bleu... C'est maintenant à Klitos de présenter la paradisiaque île de Chypre. Mais où sont les tueurs ? Je croise le visage anxieux de panthère Beatriz. Pourvu que Roque, Giraud et Liron soient parvenus à les neutraliser !
Bien sûr je me suis fait avoir comme un bleu. L'ennemi était devant moi et je n'avais rien vu. C'est Klitos qui a sorti son colt le premier et qui a commencé à canarder sans sommation. Je ne peux que l'imiter. C'est qu'il y va fort de la pastille, le Klitos, il descend tout ce qui bouge, placidement, systématiquement. Le genre de gars qui n'est pas habitué à salopéger le travail.
« Chypre, pan ! pan ! Envahie par les Turcs, pan ! Pan » La Fahri essaie de parer les coups. Mais le Klitos use d'un gros calibre « la culture occidentale, pan ! Pan ! L'Orient, pan ! Pan ! La grande catastrophe, pan ! Pan ! ». Puis il lâche les pruneaux qui fâchent « la pensée philosophique, pan ! pan ! La soumission musulmane, pan ! pan ! » La belle Fahri n'y tient plus elle tire de son écharpe qu'elle agitait comme un étendard une kalachnikov et se met à arroser l'assistance. Le public se rebiffe, Tigresse Beatriz distribue des grenades à qui qu'en veut et mène l'assaut. Ça tire de partout. Derrière Giraud, Roque, et Liron cartonnent à tout berzingue. Catherine Fahri en perdition hisse le drapeau blanc de l'amour soufi. Mais Klitos est un jusqu'au boutiste qui ne fait pas de prisonniers. « Soufisme, pan ! pan ! mon maître Corbin pan ! Pan ! Les soufis pourchassés par les islamistes, pan ! Pan ! »
Pour corser le tout Molossa traverse la cour en trombe et aboie comme une sauvage sur un mini fouillis d'arbustes à dix pas de Klitos. Je pige à la seconde. Elle vient de repérer un drone-cat, un de ces terribles robots à tout faire que la CIA télécommande depuis son centre secret de Houston.
Je l'annihile de trente-six coups de pétoire droit au but. La victoire est de notre côté. La Fahri s'enfuit en pleurant. Le poëte Issa Samaa qui ne parle pas un mot de français mais qui ne doit pas aimer les américains a tout compris : il déclare solennellement qu'il va lire en l'honneur de Molossa un de ses poèmes intitulé « Le chien ». Klytos quitte la scène porté en triomphe par le public tandis que les gentils organisateurs un peu gênés aux entournures profitent des vivats pour faire disparaître les cadavres des agents ennemis qui jonchent le sol. Nous avons gagné.
Le Chef repousse d'un doigt dégoûté les deux livres de Klitos Ioannides que j'ai ostensiblement déposés sur son bureau.
« Et vous êtes fier de vous Murcie ! Et vous croyez avoir accompli votre mission sous prétexte que vous rapportez les preuves indubitables de ce que je vous avais demandé. Vous ne voulez pas aussi une médaille pour avoir montré à la face du monde qu'en vingt ans d'existence le Festival de Lodève a été enfin honoré de la présence d'un véritable poëte. Un certain Klitos Ioannides ! Et vous rêviez peut-être en plus que j'allai vous offrir un Coronado N° 4 pour couronner le tout. Murcie, vous êtes un imbécile !
-
Mais enfin Chef, j'ai parfaitement rempli le cahier de charges de ma mission !
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Votre mission, Murcie ? Vous pensiez qu'elle avait pour but de rallumer la guerre entre la Grèce et la Turquie ! Vous imaginez nos approvisionnements de pétrole si par le jeu des alliances la Communauté Européenne se trouvait obligée de se ranger au côté de la Grèce comme les accords statutaires le définissent. Tous les pays musulmans se feraient le plaisir de couper le robinet. Nous serions alors pieds et poings liés aux mains des Américains. Est-ce ainsi que vous entrevoyez l'indépendance de votre Pays, Murcie !
-
Mais Che...
-
Et l'Europe de la Méditerranée, vous n'en avez jamais entendu parler ? Notre Président travaille comme un madurle à créer une vaste zone commerciale de libre-échange centrée sur la Méditerranée, à l'abri des revendicatives turbulences culturelles et vous jetez ce boute-feu de Klitos Ioannides en plein milieu de l'édifice, vous êtes fou, Murcie ! »
J'allai répliquer lorsque le téléphone rouge sonna. Le Chef s'empara du combiné :
« Mes hommages, Monsieur le Président... Bien sûr Monsieur le Président... Oui Monsieur le Président... Exactement Monsieur le Président... Ne vous en faites pas Monsieur le Président, nous retiendrons sur sa paye le prix d'un drone-cat... quinze millions de dollars ! Je comprends qu'Obama fasse la gueule comme vous dites si pittoresquement Monsieur le Président... ah ! uniquement pour le principe de franche amitié entre les peuples, entièrement d'accord avec vous Monsieur le Président... l'Amérique ne saurait se montrer mesquine d'autant plus comme vous me l'apprenez Monsieur le Président que ce malheureux drone-cat appartenait à l'Otan... ah ! c'était la France qui l'avait payé... n'ayez crainte Monsieur le Président je me charge en personne de veiller à ce que l'agent Murcie soit rétrogradé en ses fonctions, au revoir Monsieur le Président... Je vous remercie Monsieur le Prés... »
L'on avait raccroché à l'autre bout assez sèchement.
« Désolé Murcie, mais je n'y peux rien. »
Toutefois en un geste empli d'une profonde humanité que je n'aurais jamais soupçonnée chez lui, le Chef me tendit un de ses Coronados N° 4. Puis il soupira longuement :
« Vous savez Murcie, entre nous soit dit, c'est vous qui avez raison ! »
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30.04.2011
ALYTERATURI ¤ 8. HENRI BOSCO.
ALYTERATURI ¤ 8
SIMPLES CARTONS D'INVITATIONS A DE TROUBLES LECTURES
30 / 04 / 11
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EDITO
Nous avons quelque peu laissé le site en déshérence. Presque trois mois sans donner de nouvelles. Quand on a vu les statistiques, que vous continuiez toujours à venir sur le site, l'on a eu des remords de vous avoir laissé à remâcher les mêmes brins d'herbe. Bref l'on a décidé de vous apporter un peu plus régulièrement de l'herbe fraîche. L'on commence donc par une petite friandise sur Henri Bosco. Un immense écrivain dont on retrouve de moins en moins souvent les livres sur les rayons de nos librairies... Nous rappelons aussi que vous pouvez nous retrouver sur notre rock'n'roll blog, http//krtnt.hautetfort.com. Cette semaine, il y a même un article sur Johnny Hallyday. Ca vous surprend ? Nous ne sommes pas là pour renforcer vos certitudes.
André Murcie. |
RESURGENCES BOSQUIENNES
L'on ne trouve plus guère d'Henri Bosco sur les rayons de nos grandes librairies. L'oeuvre s'éloigne, ou plutôt nos contemporains s'écartent d'elle, comme ils se retirent de maints autres domaines intellectuels et spirituels. L'oubli risque d'être beaucoup plus profond que l'écrivain ne le pensât.
Certains évoqueront cette mythique période de purgatoire par laquelle se doit de passer une grande oeuvre littéraire avant de connaître sa définitive assomption zénithale. Nous n'y croyons guère. Nous y verrions plutôt pour la manifestation symbolique d'un signe destinal de sourde ironie. L'ombre se fait de plus en plus noire, et la petite lampe à huile de Bosco posée sur le rebord de nos fenêtres intérieures n'éclaire plus la noirceur des temps présents.
Sans doute vaut-il mieux en rire ! L'hypocrite intéressement de notre siècle à la programmation politique de ce mouvement de fausse ferveur que l'on nomme avec pompe et force génuflexions le retour du religieux, savamment orchestré par nos miroirs médiatiques, répugne manifestement à se pencher sur une des oeuvres les plus enclines à l'énonciation profératrice du Mystère des Apparences. L'on préfère obscurcir l'entendement des masses laborieuses qu'illuminer leur conscience !
Aujourd'hui Henri Bosco ne survit plus que par le seul ouvrage de L'Enfant et la Rivière. Encore se hâte-t-on d'amoindrir cette présence par trop insistante en la mémoire de l'inconscient collectif en la qualifiant aussitôt de l'épithète déshonorante de livre pour enfants. Comme si c'était une marque d'infamie d'être un enfant !
Je devais avoir un peu moins de dix ans lorsque je lus L'Enfant et la Rivière. Le livre me plut, beaucoup la première moitié de robinsonnade sur le fleuve, moins la suite des aventures sur terre et le retour au mas natal. J'en gardais un bon souvenir, qui s'estompa peu à peu. Bien des années plus tard, farfouillant dans les librairies je m'aperçus par hasard qu'il existait une suite, je débusquai donc Le Renard dans l'Île en ce nouveau terrier. Quelques mois plus tard, nous étions en 1972, Tante Martine fut annoncée à grands renforts d'affichettes dans les librairies toulousaines. Je me débrouillais pou avoir le jour même de sa sortie un exemplaire de la célébrissime tata. Le bout de la piste me laissa un peu sur ma faim. Mais j'avais bien d'autres fruits à croquer à l'époque.
Deux décennies s'écoulèrent. J'étais très loin de Bosco. Lorsque la fatale barque revint à passer sur le fleuve de ma vie. Je montai à bord sans réfléchir. Trente ans que je n'avais pas mis le pied sur ce maudit rafiot. J'avais quelque peu grandi et acquis quelque bagage. Je pensais m'offrir à moindre frais une heure de nostalgie bleue, mais ce fut la grande claque. Je n'avais pas tourné dix pages que j'avais déjà compris que le récit était crypté, totalement, de la première ligne à la fin. Depuis je n'ai eu de cesse de lire et relire tout Bosco.
J'ai essayé d'être un tout petit peu plus méthodique que Pascalet. J'ai tenté de remonter le courant jusqu'à sa source, et de le redescendre au-delà de son embouchure. J'ai bien trouvé la clef. Comme bien d'autres l'ont fait avant moi. Mais même si elle ouvre un nombre incalculable de portes, je ne suis point sûr que ce soit la bonne.
L'ÂNE CULOTTE ( 1937 )
C'est ici que tout commence, dans le village de Peïrouré dans la grande maison de grand-père, de grand-mère et du petit enfant grandement sage, Constantin. Tel un conte, ce n'est pas Peau d'âne, ni l'âne d'or ( quoique ! ) mais l'âne Culotte qui donne le braiment d'ouverture. Un nom rigolo, une bande de chenapans, un abbé de campagne, il n'en fallut pas plus pour inscrire le livre dans le registre de la littérature enfantine.
C'est d'ailleurs un des seuls titres de Bosco régulièrement réédité, en des collections de jeunesse bien sûr. A part que plus on avance dans le roman, plus le rythme se ralentit ; l'action y est de moins en moins vécue directement par les principaux personnages mais de plus en plus rapportée par des témoins, pas toujours de première main. Et puis la fin, qui se termine sur une pirouette verbale de l'abbé Chichambre a de quoi décontenancer l'esprit carré et avide de certitude des jeunes lecteurs.
Le sujet est des plus graves. Celui de l'orgueil humain qui se rebelle contre Dieu. Encore que notre rebelle de service, Cyprien, un nom de poisson si christique, nous la joue profil bas, pas du genre à bouffer du curé, au contraire, déférence et respect total, il fournit même la décoration de l'Eglise à l'occasion des fêtes du calendrier saint.
Un véritable faiseur de miracles, il a transformé une propriété abandonnée, privée d'eau, en véritable paradis. Les arbres y fleurissent, les fleurs s'y épanouissent et les animaux y vivent en pure tranquillité, toutes espèces confondues, sans s'entregorger. Sauf le Renard qui refuse de pactiser avec l'éden de notre sorcier. C'est tout de même un peu inquiétant, surtout avec ce gros serpent aux yeux un peu trop brillants qui lui obéit comme un chien au doigt et à l'oeil, surtout pour les basses oeuvres.
De l'autre côté, il y a des aspects rassurants, l'âne qui porte des culottes, il brait dans ses braies, et qui s'en vient faire les commissions tout seul, comme un grand. Quitte à ramener un enfant sur son dos dans l'étrange domaine de Belle-Tuile. Par exemple, Hyacinthe – mais n'y vient-elle pas toute seule - la petite bonne orpheline recueillie chez Constantin, et Constantin lui-même.
A dix ans Constantin n'aime pas les filles. A son âge, le contraire eût été étonnant. C'est pourtant pour les beaux yeux ( qui n'ont pas froid ) d'une demoiselle qu'il s'en va couper une branche d'amandier dans le jardin de Cyprien. Le malheureux n'a rien compris au film. Il est vrai que dans les histoires saintes du catéchisme qu'enseignent les bons curés de campagne, l'on ne voit habituellement qu'une Eve sous l'arbre céleste. Bosco réintroduit en douce, sans nous en avertir, la Lilith kabbalistique chère aux gnostiques. Nous ouvrons ici une porte, non pas celle du paradis, mais que le lecteur se rassure, pour chaque serrure il existe un double de la clef.
Désormais tout va mal. Constantin, Grand-mère, Hyacinthe tombent tour à tour malades, en des circonstances diverses mais significatives. Le jardin de Cyprien se meurt. Cyprien entouré d'une inquiétante tribu de caraques se prend pour Henri de Régnier. Un petit roseau lui suffit pour envoûter Hyacinthe, désemparée qui ne peut se soustraire à cet appel modulatoire. Cyprien a ravi Hyacinthe, il lui a pris son âme, elle le suit comme un zombi qui obéirait à un maître vaudou.
Pas plus, ni moins. Sur sa flûte incantatoire Cyprien a donné le la. Les règles du jeu sont désormais établies. Dans les récits qui suivront elles consisteront à arracher Hyacinthe des griffes – diaboliques - de son ravisseur. Si vous êtes un peu plus pervers vous pouvez faire fi de l'enfant raptée et rechercher uniquement les traces du paradis perdu. Car l'on pressent que Cyprien ne restera pas sur son échec. La possession de Hyacinthe lui ouvre bien des possibilités.
Nous offrons une deuxième clef à nos lecteurs. Que veut Cyprien exactement ? Reconstituer le couple adamique ou remodeler l'être androgynique primordial ? A vous de choisir. Rendez-vous à la case suivante. Attention munissez-vous de patience.
Nota Bene : la version dite de jeunesse et portant la mention « Version illustrée intégrale » est amputée d'une cinquantaine de pages finales.
HYACINTHE ( 1940 )
Le plus mystérieux de tous les livres du cycle de Hyacinthe et de Pascalet. Lorsque l'on sait la part d'irrésolution que comporte chaque roman de Bosco, le lecteur peut se faire du souci sur le sens à donner à cette oeuvre. Très symboliquement nous n'avons comme amer qu'une mystérieuse lampe qui brille nuit après nuit à la fenêtre de la Geneste, vieille bâtisse perdue dans la lande provençale, tout près des étangs dormants, pas loin de la forêt, face à l'ancienne Commanderie templière que le narrateur vient de louer, pour se mieux retrouver dans une exigeante solitude.
Né le 16 septembre et ami de Joseph d'Arbaud, ce sont les seuls renseignements que nous possédons sur ce mystérieux plumitif, assez toutefois selon nous pour se confondre avec Henri Bosco lui-même. L'auteur avance-t-il à visage masqué ? Lui qui a rêvé Constantin, ne se dépeint-il pas à son tour comme le rêve de Constantin ?
Dix années ont passé depuis l'enlèvement de Hyacinthe à la fin de L'Âne Culotte. Constantin a grandi. Son coeur reste attaché à Hyacinthe, mais il sait très bien qu'aucune procédure de gendarmerie ne retrouvera jamais l'enfant perdue. Il va donc essayer de jouer un jeu plus subtil. Un peu à la Dupin, à la Edgar Poe, une analyse psychologique de la situation. Aujourd'hui dans les séries télé américaines l'on embaucherait un profiler. La méthode est simple, il suffit de se mettre à la place des principaux protagonistes de l'affaire, de pénétrer dans leur mental, afin de mieux cerner la logique conséquencielle de leurs actes.
On ne remonte plus vers l'aval de leur comportement passé, l'on essaie de les attendre à l'amont de leurs futures décisions. Ces opérations ne sont pas toujours faciles à entrevoir car elles nécessitent d'admettre cette scandaleuse occurrence que nos théoriciens modernes nomment le syndrome de Stokholm, à savoir que si la victime n'entre pas en totale sympathie avec son bourreau, elle peut toutefois témoigner une compréhensive empathie envers les raisons de ses agissements coupables.
Evidemment avec Bosco, la reprise de l'enquête ne se passe pas tambour battant à coups de revolvers. Notre auteur est plutôt un spécialiste des errements hypnagogiques ou des dédoublements somnambuliques, entre la veille et le sommeil, entre le rêve et la réalité, mais il n'en est pas pour cela moins efficace puisque notre drone énigmatique après trois mois passés au lit entre la vie et la mort, parviendra au coeur de la forteresse ennemie.
Vide, comme on le sait avant qu'il ne se mette en route. Hyacinthe n'est plus là, elle s'est enfuie et guidée par un pur instinct de survie elle est arrivée à trouver refuge à quelques dizaines de mètres du refuge dans lequel Constantin l'attend. L'attention se porte désormais sur Cyprien - qui a exprès laissé échapper la colombe, pour que son désir de pigeonne voyageur amoureuse lui dévoile l'emplacement de Constantin dont il a besoin pour constituer le couple premier de son paradis artificiel - et qui malgré ces arrière-pensées diaboliques, nous est présenté comme un vieil homme fatigué et compréhensif qui ne veut que le bien de nos deux tourtereaux...
Bien raisonné, Constantin est tellement sûr de ses déductions qu'il ne descendra jamais les escaliers qui lui eussent permis de rejoindre Hyacinthe à l'étage au-dessous. Une Hyacinthe fort en verve qui a autant retrouvé sa mémoire que sa liberté. Apeurée certes, car les Caraques et Cyprien rôdent aux alentours et se livrent à quelques étranges cultes mithraïques sous le chapiteau d'un petit cirque qui nous refait le coup des serpents tétanisés de Moïse dans la Bible.
Nous sommes au plus lointain d'un christianisme des plus primitifs, quelque part entre le royaume d'Arménie, première Eglise nationale, l'étoile de Salomon et la svastika indo-européenne. Celle-ci souvent représentée sous forme d'une croix brisée, mais pour ce livre paru en 1941, l'apparition de la roue solaire qui ne sera plus reprise par la suite, nous semble extrêmement marquée par une actualité politique d'époque un peu oppressante. Christianisme et paganisme, comme chien et chat, et l'expression se faisant chair, un molosse fidèle oeuvre en faveur des retrouvailles de Hyacinthe, en le temps même où un certain Gatso ( sans faute d'orthographe de notre part ) mène la vendetta caraque.
Il semble qu'avec Hyacinthe, Bosco ait cru brûler ses premières et dernières cartouches en deux volumes. Il comptait en finir du second coup, avec cette histoire qui devait l'empêcher de dormir. Il ne savait pas qu'il était sur le seuil d'un cauchemar interminable qui le mènerait au plus près de lui-même et qu'il poursuivrait jusqu'à sa mort.
Magnifiquement beau. Nocturne irradiant.
LE JARDIN D'HYACINTHE ( 1945 )
Après la nuit vient le jour. Mais rassurons-nous il porte aussi ses poches d'obscurité. De tous les romans de Bosco, c'est celui que l'on pourrait nommer le plus provençal. Dès les premières pages le narrateur Méjan de Mégremut nous avertit : il fera toute la lumière sur l'histoire de Hyacinthe que précédemment un inconnu s'est complu à recouvrir de voiles de ténèbres.
Hyacinthe il l'a connue et peut en parler en toute connaissance de cause puisqu'elle a vécu toute une partie de sa vie, chez lui, dans sa propriété. Car Méjan de Mégremut est homme de biens et entendez que ce pluriel réunit et les concrétudes les plus sociales et les plus abstraites attitudes morales. Aucune infatuation dans les propos de notre heureux possesseur, le pays tout entier incline à cette propension. Nous sommes aux Amelières, pas très loin de Pierrouré, mais cela le livre le tait.
Un petit village tranquille habité de bonnes âmes, un curé débonnaire, un forgeron serviable, un amoureux fidèle au souvenir de la femme de son ami qu'il aima, et puis plus grand monde... Une vie simple et retirée à l'intérieur des maisons, ici l'on vit en sourdine, trop de bruit risquerait de mettre en fuite le bonheur.
Un village immobile, recueilli en lui-même, un village de santons. Auquel il ne manque surtout pas la crèche et le bon berger. Arnaviel, qui déclenche toute l'affaire à lui tout seul, un peu aidé par son troupeau et un orage inopportun. Et les redoutables nécessités de la providence, mais de celle-ci vaut mieux ne point trop taquiner de près les mystères.
Dans la montagne les moutons seront sauvés par la bergerie des Borisol, une minuscule fermette perdue dans les hauteurs. A la Noël, Méjan viendra remercier ses hôtes providentiels. Un couple d'avant le déluge, si vieux, si pauvre, que l'on comprend pourquoi le bon dieu a oublié de les chasser de leur paradis. Une veillée si merveilleuse qu'il ne manque que le divin enfant. Il ne va pas tarder à apparaître, sous forme d'une petite fille endormie et engourdie par le froid que vont abandonner un groupe de misérables caraques qui avaient reçu l'autorisation de s'abriter dans la si secourable bergerie pour la nuit du Sauveur.
Ce n'était pas le petit Jésus, mais vous l'avez deviné Hyacinthe, que Méjan de Mégremut finira par recueillir chez lui... Une Hyacinthe toujours enfermée en elle-même, privée de son âme, qui grandira paisiblement close en sa propre déréliction. Jusqu'au jour, à la Pentecôte, jour béni de l'esprit qui descend dans les cerveaux ignorants, où le miracle s'accomplit...
Un hôte de passage, un jeune herboriste qui court la région, reconnaît Hyacinthe et l'appelle par son nom. Que Méjan connaissait mais dont la profération n'avait eu jusqu'à lors aucun effet sur l'état végétatif de la jeune fille. Mais Méjan n'est qu'un brave homme, il ne détient pas en lui la toute puissance de l'amour vivifiant, il est tout ce que n'est pas le jeune Constantin Gloriot.
De cette recouvrance énamourée Henri Bosco ne nous dit rien. Le livre se termine abruptement. Pas besoin de rajouter la formule sacramentelle du conte de fées ( à dormir debout ) : ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants. Certes le couple originel est de nouveau réuni, mais l'on doute de son efficience quant à une prochaine amélioration du monde. Quand on a déjà réussi à sauver sa propre âme, ce n'est déjà pas si mal.
Heureusement qu'il existe aussi l'autre côté, obscur, de la force. Bosco lui-même a dû être dépité de la fin de son ouvrage. La preuve est absolue : la même année que paraît Le Jardin de Hyacinthe, voit les vitrines des librairies s'enorgueillir d'un second livre de Bosco. L'Enfant et la Rivière qui n'est que la reprise de l'histoire de Hyacinthe, mais vécue sous le mode de l'échec.
Théophile Gautier fut prié de réécrire les derniers chapitres de son Capitaine Fracasse, le public qui suivait le feuilleton aurait été déçu de voir son héros retourner tout seul finir ses tristes jours dans son château en ruines. L'histoire se terminera donc par un beau mariage. Par un coup de génie intérieur Henri Bosco comprendra de lui-même que les terminaisons par trop heureuses ne sont pas de notre monde. Le Paradis est bel et bien perdu, bien fol qui tente, en toute innocence, ou poussé par une ardeur luciférienne, de le reproduire.
Le Jardin d'Hyacinthe possède donc ses zones d'ombre. Il suffit de gratter un peu, de soulever un chapeau pour entrer dans la conjuration de l'Etoile et du Serpent. Une servante qui n'est qu'une ébauche de Tante Martine, un berger qui en connaît plus qu'il n'en dit, un Méjemirande, personnage aussi insaisissable qu'un Bargabot mais nettement plus instruit qui fouine et remonte les sentiers perdus jusqu'à Silvacanne et nous permet de lire les cahiers secrets de Cyprien.
Un Cyprien volé dans son vol. Ce n'est pas Hyacinthe qu'il voulait entraîner mais Constantin, plus pur. ( N'oublions pas que l'Eglise a rejeté l'origine de pêché sur la femme ! ). Une Hyacinthe en laquelle il ne parviendra pas à insuffler le souffle paradisiaque qui réunirait l'essence de la nature à l'essence de l'Homme, cet unisson qui fut brisé lors de l'exode hors du jardin initial.
Une Hyacinthe qui lui reste en quelque sorte sur les bras et qu'il ne saura même pas aimer. Car ceux qui tentent de rallumer le feu divin sont incapables par nature d'amour. Entre amor et roma il faut choisir. C'est à la date fatidique du 21 avril, jour anniversaire de la fondation de Rome, que Cyprien tente d'alchimiser par sa puissance incantatoire l'âme de Hyacinthe.
Cyprien n'est pourtant pas un pauvre diable. Il est pire que cela. Il n'est pas, même s'il en a l'apparence, l'Adversaire satanique de Dieu. Il sera assimilé à celui-ci, mais sa position est autre. Il n'est pas contre l'Eglise, ce qui est une façon comme une autre de reconnaître son existence et sa puissance. Il est en dehors de ce système. Il provient d'un monde d'avant la chute, et d'un monde d'avant la création. Si ses pensées ont été obscurcies par le discours de l'Eglise, s'il croit rechercher l'union de l'Etoile, il est du signe du serpent. Non pas celui qui batifolait dans le pêcher du paradis, mais celui du retour éternel de toutes choses, de ce cycle qui nie la Lumière et le Royaume.
Bosco lui-même restera très ambigu sur l'essence de Cyprien. Si le paganisme est pour Bosco une tentation, il vit cette dernière sur un mode chrétien refusant aux instants décisifs de faire le premier pas et de la transformer en exigence. Ainsi le cycle de Hyacinthe qui culmine sur la parousie de la venue de l'Esprit Saint, ne s'arrête point. Le cycle reprend. Sitôt entrevu le paradis est à nouveau perdu. A peine Constantin a-t-il atteint le but suprême que Gatzo et Pascalet vont tour à tour, un peu ensemble mais beaucoup chacun de leur côté se lancer dans la redoutable épreuve.
A tel point que l'on peut se demander si l'exemplaire Constantin – celui qui dans l'Histoire transforma l'Imperium en Royaume, n'est pas un songe de Hyacinthe, qui serait elle même le songe de Gatzo, songe lui-même de Pascalet, le songe d'un songe, l'Inaccessible Etoile de la Provence des troubadours, la femme d'avant la chute, la petite fille d'avant la Vierge.
Très symboliquement, le brave Méjan prend connaissance du passé de Hyacinthe par des espèces de songes éveillés et hallucinatoires qui confinent au cauchemar. Il existe des trames apolliniennes pré-pubères de Hyacinthe. L'étoile est-elle censée écraser du talon la tête du serpent ? Ou est-elle vouée à s'éteindre un jour dévorée par le Serpent ?
Le vol de Hyacinthe est aussi le viol de Hyacinthe, un viol parfait sans effraction, sans sang, le corps n'est pas atteint mais l'hostie de l'âme est enfuie du tabernacle de la chair. Une pédophilie de main de maître ! De quoi horrifier notre époque si pudibonde. En fait dans l'histoire de Hyacinthe ce n'est pas dieu qui s'oppose à Apollon ou à Pan, ou à tout autre génie des eaux, mais Eros à l'Amour. Et ce dernier a bien du mal à gagner la partie. Bosco lui-même a du mal à admettre la défaite de son champion. Pensons à l'épigraphe empruntée à Corneille de La Jeune Parque de Valéry : « Le Ciel a-t-il formé cet amas de merveilles Pour la demeure d'un Serpent ?».
Certes il y a du non-dit chez Bosco, mais il n'est jamais inconscient. Plutôt murmuré entre deux mots, entre deux songes, et prométhéen. Son paradis n'est-il pas platement terrestre et la Jérusalem Céleste totalement absente ?
L'ENFANT ET LA RIVIERE ( 1945 )
Il existe une très belle version audio du récit dû à Henri Gougaud. Nous vous la recommandons vivement, la chaude voix du conteur y fait merveille, à tel point qu'aujourd'hui je ne puis relire le livre sans que l'ironique inflexion rocailleuse de l'aède ne vienne souvent se superposer aux phrases du texte. Mais attention, je ne sais qui a eu cette idée saugrenue de passer sous silence trois pages du texte original. L'on a dû juger que la description de Pascalet se dirigeant vers le village de Pierrouré sous la lumière lunaire devait comporter quelques longueurs insupportables pour l'impatiente écoute de nos têtes blondes.
L'on a évidemment mis les doigts là où il ne fallait surtout pas les glisser. Il suffira aux esprits curieux de se rapporter aux Filles du Feu de Gérard de Nerval, précisément à la scène d'Adrienne chantant devant le château aux encoignures rouges, pour entrevoir l'étendue du crime commis par ce simple geste attentatoire. Car L'Enfant et la Rivière s'inscrit dans cette mouvance irréfragable de la littérature française que Luc-Olivier d'Algange, a si superbement nommée la France Aurélienne. Il existe une herméneutique sacrée de grands textes qui se répondent et s'initient l'un l'autre.
Dans le bric à brac du grenier de la maison de la famille Boucarut, surnage un « vieux crocodile empaillé, don d'un oncle navigateur, l'oncle Hannibal ». Comme quoi l'on n'est pas obligé de pousser la porte des Alpes, ou du mystère, avec des éléphants. L'espion-sebbek, c'est ainsi qu'en sa jeunesse se définissait Philippe Pissier, mais ceci nous entraînerait selon une autre déclinaison de l'histoire... cette présence tutélaire qui veille en le mas de Pascalet, de laquelle il ne sera plus fait allusion dans la suite du récit, quoique parmi les notables de Pierrouré l'on dénombrera un « Navigateur, gloire du village », ridiculement grotesque comme le double lointain de cet oncle au cadeau inquiétant que l'on devine toutefois débonnaire...
Deux portraits de navigateurs pour encadrer une histoire qui raconte une équipée sauvage sur une rivière en furie, ce ne saurait être un hasard. Ils se font face aux deux extrémités du récit comme deux sphinx au pied d'une pyramide, deux chimères qui borderaient l'allée qui mène au tombeau de l'Empereur chinois.
Mais laissons Segalen, il a lui aussi décrit une fastueuse descente de la rivière jaune, pour retourner au plus près de Bosco. Nous sommes sur le Nil, et la barque funèbre glisse en silence, sur le courant souterrain. Les enfants arriveront à bon port, Apophis ne renversera pas leur frêle esquif, même si par trois fois, aux trois moments les plus importants du roman, l'écriture se perd dans la description de fonds lacustres menaçants. Non pas un terminal pétrolier, mais une humble chapelle, dans « les eaux dormantes » sur une île, qui ressemble comme deux gouttes d'eau au célèbre tableau d'Holbein, devant deux tombes. L'on pressent un couple, originel, enfoui là, pour attendre la résurrection comme le susurre un certain livre apocalyptique. Mais il est bien trop tôt pour faire des révélations.
C'est Anubis, non pas en personne, mais tout bêtement en racal, qui nos enfants guide. En bout de course que pouvaient-ils trouver, tout près des tombeaux, hormis une âme échappée, qui s'en est retournée vers l'envers de son décor, la vie. Nous la connaissons, elle et son destin, Hyacinthe, car c'est une autre histoire de Hyacinthe entée sur celle de Pascalet. En quel temps ? En quel lieu ? Dans l'entre-deux, entre la vie et la mort, ce que vous pouvez appeler le vide ou le rêve.
La suite d'ailleurs se déroulera dans une autre réalité, servie sur le plateau d'un guignol métaphysique. Les Hommes se confrontent à la leçon des pantins, qui apparemment sont pourvus de davantage de sagesse. Mais toujours cette réalité du monde dédoublée, le chacal égyptien s'est métamorphosé en âne, c'est lui qui dans ce couple démoniaque porte la culotte, l'agneau Pascalet erre en symbiose êtrale avec son animal de compagnie préférée : le chat Gatzo, qui sort et rentre de l'histoire où il veut, quand il veut. Comme n'importe quel matou de nos campagnes qui se respecte. C'est d'ailleurs lui qui deviendra le noeud de l'intrigue.
Inutile de nettoyer vos lunettes : un personnage acheté, le second est offert gratuitement par la maison. Même Hyacinthe répliquée sous forme de petite gitane aux toutes premières pages du livre, qui ne sait plus qui elle est, si elle vit, si elle rêve, si elle dort. Un peu comme le papillon du sage Lao Tseu. Comme dans les arcanes d'un jeu de tarot, entre le Braconnier et la Sorcière, parmi lequel l'on aurait déposé par une étrange inadvertance un malheureux Pierrot Noir. Tout triste, d'être tout seul, de ne pas se mirer dans les yeux de son alter ego, un pauvre petit renard qui pleure de solitude, vous lui donneriez le bon dieu sans confession, nous vous avertissons : ce serait une erreur.
D'ailleurs le Bon Dieu n'est pas très loin, il est campé sur son nuage, et il assume sans ambages son omniprésence, il est aussi bien dans le pépé de Gatzo, aussi pauvre que le christ sur son âne en période pascale, que dans son paradis. Par contre il garde la clef pour lui. Et dans le jardin merveilleux qui représente son antre édénique, le fatal pommier est remplacé par l'arbre du pêcher juteux. Sombre présage !
Pascalet n'en donne point pour autant dans la repentance et la contrition. Il est dans l'innocence première, élémentale, celle de l'eau, de l'air, de la terre et du feu. Grecque, pour appeler la chose par son nom. Il a raison, l'histoire se termine au mieux, comme dans un rêve. L'Unique s'est divisé en deux. De l'Un nous passons au multiple, et les parents sont d'accord. Ils acceptent le prodige sans sourciller. Leur fils aura désormais un double d'ombre, et tout le monde est content. Même Tante Martine qui flaire le Sauvage, mais qui n'a peur de rien. Même pas du diable.
Un chef-d'oeuvre. Inépuisable.
ANTONIN ( 1952 )
Ni Pascalet, ni Henri, ni Antonin, les hétéronymes de Bosco sont aussi nombreux que ceux du poète portuguais. Quelques années plus tard dans Pascalet Bosco justifiera ce prénom en rapportant les propos d'un de ses professeurs qui le trouve romain et qui lui révèle qu'il a une tête à s'appeler Antonin. Ici c'est son maître de musique qui assure à sa mère que ce prénom qui évoque la dynastie qui présida à l'apogée de l'Empire Romain est remarquable.
Donc après l'enfance rêvée du récit précédent, l'enfance biographique, sensée être plus vraie. Coupons la poire en deux, plus véridique serait plus vrai. Evidemment c'est la même histoire racontée autrement. L'écriture de Bosco est évangélique. Chaque nouvelle version rajoute quelques épisodes et passe sous silence certains qui paraissaient de première importance dans une ancienne relation. En plus par son continuel jeu de miroir entre la vie rêvée et le rêve vécu, Bosco n'établit jamais la liste des apocryphes. Avec notre auteur tous ses écrits sont aussi vrais que faux et aussi faux que vrais, ce qui nous laisse une latitude d'interprétation quant à l'idée d'une vérité fausse qu'il conviendrait de ne pas confondre avec une fausse vérité. Encore que le concept de vérité ne semble pas tarauder Bosco. Le plus terrible nous le laissons à charge des esprits rationnels qui s'acharneront à dresser le tableau synoptique de ces treize romans.
Vrai et faux ne sont pas des questionnements bosquiens, il leur préfère celui de diable et de dieu. Mais ni le mauvais diable et pas le bon dieu. Le démiurge gnostique est plus approprié à la vision métaphysique de Bosco. A condition que l'on ne se trompe pas de sens. Le métabosquien ne regarde point vers le haut, mais vers le bas. Il nous ramène à la physique terrestre qu'il s'agit d'explorer d'après notre regard. D'où cette insistance à porter incessamment les yeux vers l'origine et non la finalité de l'homme. L'enfant bosquien, toujours entouré de vieillards, attire toutes les préoccupations, et même si ce simple mot peut choquer l'âme des chastes lecteur, tous les désirs.
Ces pages de Bosco sont inoubliables. Selon nous très peu autobiographiques, nous les qualifierions de métasongières. Nous irons vers celles qui nous intéressent avant tout, car les songes sont autant tissés de noyaux germinatifs et par cela même prophétiques et significatifs que d'alluvions chaotiques empruntés à l'existence réelle.
Agé de huit ans, Antonin est en train de vivre dans sa tête les aventures de trois enfants descendant le courant tumultueux d'un long fleuve d'intranquillité lorsqu'il est tiré de sa rêverie gesticulatoire par le rire moqueur de la petite Marie, de deux ans sa cadette. Une Marie qui ressemble à s'y méprendre beaucoup plus aux descriptions de Hyacinthe enfant privée de sa conscience qu'à la sainte vierge. Que voulez-vous, déjà la femme pointait sous ce sein absent. Antonin amoureux, le grand-père et la grand-mère de Marie y mettront vite le holà !
Antonin se retrouvera seul devant le mur grisâtre du jardin défendu que le jeune couple avait prévu d'explorer. L'on ne rentre pas dans le paradis comme dans un moulin. Même pas comme dans une épicerie. Dans sa sagesse infinie, Dieu en a confié la garde à deux infirmes méchants comme le diable et salement estropiés. A croire que l'enjeu est de si peu d'importance que le grand architecte de l'univers a délégué pour le garder sa plus mauvaise troupe.
Quand Antonin pourra enfin se retrouver de l'autre côté du mur, en ayant passé par la grande porte, ce sera pour s'apercevoir que l'enceinte infranchissable n'existe pas, mangée qu'elle est par une luxurieuse végétation qui en interdit l'accès en même temps qu'elle l'efface.
Le paradis n'est pas de ce monde même si son songe s'incorpore dans une idiosyncrasie toute physique.
Le livre s'achève comme il commence par la découverte d'un merveilleux jardin. Mais si l'enfant s'était contenté d'admirer, depuis le bord sans oser y pénétrer son premier éden sur lequel il avait débouché par hasard, il aura cherché le deuxième au bout du monde, au bout de son petit monde de l'autre côté du pont, en une fugue organisée dont il taira le retour inopiné. Entre deux miroirs l'on ne trouve que son reflet même si celui-ci se répète. Antonin dormira seul. Marie n'est pas là. Le couple originel n'est pas reformé. Echouer si près du but, c'est déjà beaucoup, mais la partie est à recommencer. La femme aimée ne répond donc pas à l'appel de l'âme ?
Celui de la chair serait-il plus efficace ? Mais cette impertinente question c'est nous qui la posons. Même si dans son errance fureteuse Antonin est pris pour un enfant qui cherche l'âme soeur, de sa petite soeur qui repose au cimetière. Tout double doit-il se réduire en fumée ?
LE RENARD DANS L'ÎLE ( 1956 )
La suite de L'Enfant et la Rivière, sans hiatus, la première scène de ce nouveau roman reprenant la dernière page du précédent. L'arrivée de Gatzo dans la famille de Pascalet. Pas besoin d'obtenir un diplôme de psychologue d'état pour comprendre que le mélange ne sera jamais homogène. L'ajout d'un corps étranger – et dieu sait si Gatzo n'est qu'un corps ! - dans une cellule au tissu trop uni ne peut provoquer que malaise et finalement se résoudre par une violente et douloureuse éjection.
Le Renard est dans l'Île certes, mais il est partout dans notre esprit et dans le monde. Nous portons tous un petit goupil qui ronge notre ventre de jeune spartiate ou notre âme de communiant, c'est selon. Même Cyprien possède son renard personnel. Il a beau avoir reconstruit le paradis à lui tout seul, le loup, si le lecteur nous permet cette métaphore animale, est resté dans la bergerie. Aïe ! Aïe ! Aïe ! Pour les ouailles ! Pas de quartier, Cyprien a sacrifié – cela est relaté dans L'Âne Culotte - l'infâme bestiole vulpestre en une grandiose cérémonie, il n'en est pas moins réapparu, lui ou son frère, ou son fantôme, autour du Mas du Gage.
Tant pis pour les Caraques et Cyprien qui ont cru s'être coupé de la fatidique bête en se réfugiant sur l'île – dont on apprend incidemment qu'elle se nomme l'île au renard – et qui se sont jetés sans le savoir dans la gueule du loup ( encore lui ), à portée du fusil de Bargabot. Maître Renard ne choisit pas son camp : il se bat pour lui tout seul. Il compte installer sa petite âme de renard réfractaire dans le nid douillet de l'esprit vacant de Hyacinthe.
Pour la bonne cause, sans le vouloir et en l'ignorant, les deux enfants et les caraques vont être amenés à faire alliance. Scènes dramatiques et nocturnes dont nous laissons la primeur au lecteur.
Le roman est beaucoup plus lent que L'Enfant et la Rivière, il n'est pas étonnant qu'il ait détourné la majorité du premier lectorat de la suite des aventures de Pascalet. Bosco s'y révèle tel qu'en lui-même, perdu en ses propres labyrinthes. Le Minotaure de l'Action Romanesque ne vous surprend jamais là où vous l'attendez, le prochain tournant n'apporte aucune progression, vous marchez à tâtons indéfiniment et rien ne survient si ce n'est un bruissement d'herbe, un glapissement étouffé, une haleine de vent indistincte, l'effulgence d'une ombre inaperçue. De la littérature pure, tout au plaisir de sa propre écriture, un reflet d'encre violette d'écolier qui se regarde signifier des lettres évanescentes. Le phrasé de Bosco ressemble aux eaux mortes, les courants y sont souterrains, rien ne bouge, tout se délite, l'espace se referme sur lui-même et le temps suspend son vol pour une éternité de temps. Mais cet ennui est retranscrit dans une prose veloutée, soyeuse à souhait qui vous enveloppe dans la nasse de ces entrelacs. Il n'y a pas à proprement parler de style bosquien, mais une intonation particulière si prégnante dans les closules qu'elle retentit longuement, dans le coeur du lecteur, comme un cri déchirant d'oiseau inconnu sur les marais de l'âme.
Avec Le Renard dans l'Île, la saga de Gatzo prend de l'altitude, elle entre et se confond avec les grandes orgues tonnantes du romancier du Mas Théotime, l'on y découvre les premiers sentiers, qui malgré leur air heideggérien de ne mener nulle part, conduisent au mystère infrangible des êtres et des choses. En évoquant l'âme de Hyacinthe juchée peut-être dans un arbre - c'est fou comme l'idée du corbeau qui perd sa partie la plus alléchante nous effleure dès qu'un renard pointe son museau – Bosco évoque explicitement le rameau d'or cher à Frazer dont Virgile nous alerte quant à sa nécessité pour emprunter les sentes qui dégringolent vers la bouche d'ombre des Enfers.
Si nous en avions douté nous devons nous rendre à l'évidence, l'île du renard n'est pas celle des Bienheureux, mais celle des malheureux qu'un sort funeste accable. A la fin du récit, il est clair que le renard n'aura pas emporté le camembert de l'âme de Hyacinthe au Paradis.
LE CHIEN BARBOCHE ( 1957 )
Ce livre apparaît sous deux titres différents. Barboche à l'origine, mais sans en avoir aucune confirmation, nous supposons que son tirage dans La bibliothèque blanche destinée à la jeunesse a motivé l'apparition de l'appellation canine pour spécifier au jeune lecteur qu'il y est bien question d'un de leurs animaux favoris.
C'est pourtant Tante Martine, beaucoup plus que dans tous les autres récits de la saga bosquienne, même le dernier éponyme, qui clôt toute la geste, qui en est l'héroïne. Une Tante Martine décidée à remonter la route de ses quatre-vingt années afin de revisiter le village de sa jeunesse, Pierrouré. Est-il besoin de rappeler que Hyacinthe fut enlevée en cette même localité ?
C'est le livre du retour, du retour au pays natal au sens Hölderlinien du terme. Pascalet reprend le même chemin, mais au lieu de suivre la voie humide, il emprunte la voie de terre et de feu, plus brève, mais combien plus dangereuse.
L'enfer est pavé de bonnes intentions, très vite l'excursion projetée se transforme en sente d'ordalie. La route du diable pour parler crument. Une première rencontre de diligence, l'abbé Chichambre et son rosaire, celui de L'âne Culotte, qui ne donnera lieu à aucune bénédiction, mais au fond n'est-ce pas à chacun des pénitents d'apporter la preuve de la pureté de son propre coeur.
La route du retour, sera donc la route de l'amour. Perdu, pour Tante Martine, qui revenue de ses illusions dans les quartiers en ruines de Pierrouré, sera confrontée à la revoyure de l'ancien fiancé, qu'elle laissera repartir en sa solitude. Trouvé, par Pascalet, en la personne de la jeune Pinceminou – délicieuse pointe félinement érotique de ce doux surnom - l'anti-Hyacinthe en quelque sorte, jeune, pleine de vie et d'esprit. Mais au bout de l'amour, dès qu'on le décortique de sa gangue charnelle, pour les âmes innocentes ou naïves, qui à force de paters récités à la hâte d'oratoire en oratoire transforment leur voyage en pèlerinage, il ne reste que Dieu à pourvoir.
Il apparaît donc, sous la forme du voyageur, après un orage apocalyptique, qui conduit les ouailles égarées chez le pauvre. Il leur partagera le pain et le vin et repartira en emportant le chien avec lui. La cène s'insère si parfaitement dans la trame du roman qu'à aucun moment elle ne donne l'illusion d'être surnaturelle. La simplicité de l'écriture apporte au miracle une évidence païenne qui en gomme toutes les aspérités mystiques. Pour retourner une formule usée jusqu'à la corde, nous dirions que nous sommes en présence d'un dieu sans mysticité. Comme pour confirmer nos dires, Tante Martine et Pascalet ressortent de cette entrevue, ni pires ni meilleurs qu'avant.
Grand art de Bosco qui introduit Dieu en les scènes anodines et picaresques de son roman, sans que rien ne dépasse par le haut, un dieu naturel en somme qui se confond si bien avec les hommes qu'il ne s'en démarque que pour le flair aiguisé d'un chien. Bosco n'y va jamais de main morte, si en son casting il ne s'est pas privé d'inclure le dieu christique en chair et en os – ces derniers fragments d'avatar pour Barboche sans doute – vous ne serez point surpris d'apprendre qu'auparavant est venu batifoler devant les yeux égarés de Pascalet le Prince de ce Monde.
Moins discret que son ennemi originel. En calèche et entouré de jolies filles, Lucifer vous a de ces airs de rock star qui vous ravissent l'âme ! Un seul ennui pour ceux qui suivent l'histoire depuis le début, est-ce vraiment uns surprise, lorsque la carrosse effectue son demi-tour, l'ami Gatzo envoie un petit signe de la main à Pascalet. La nuit tous les chats sont noirs.
Tante Martine et Pascalet l'ont un peu cherché : est-il raisonnable de prendre des raccourcis qui passent juste au milieu des régions notoirement infestées de caraques ? N'est-ce pas tenter le diable ? Mais n'ont-ils pas tous deux mordu au beaux fruits du pêcher abandonnés au bord d'un jardin dans un panier à leur tentation sur le bord du chemin ? Ce Bosco qui s'est toujours revendiqué du catholicisme se permettait d'étranges privautés hérétiques avec le dogme, jusqu'à changer le nom du fruit de l'enclos des Hespérides !
Mais revenons à nos moutons, à l'occurence l'âne de Hyacinthe que Pascalet délivre du mal en ouvrant la porte de son écurie et qui s'en revient hanter les rues de Pierrouré. Pour lui aussi ce récit est celui du retour. Celui de l'assassin sur le lieu de son crime ! Pauvre martin ne l'accablons pas de nos sarcasmes !
A y réfléchir de près, le bon dieu n'aura emmené qu'une bête faire un tour au paradis. A le voir, huit jours plus tard, réapparaître l'air de rien au Mas du Gage, l'on s'interroge si le pauvre animal, après avoir fait trois fois le tour du verger édénique et levé la patte sur l'arbre du mal et du bien afin de le compisser de toute sa bonne conscience de chien prenant possession de son territoire, ne s'en serait pas retourné en toute satisfaction du devoir accompli auprès de ses maîtres.
N'en souriez point par trop béatement. Tous les mâtins ne sont pas francs du collier. Ceux sortis des niches de l'enfer et des caraques Tante Martine et Pascalet les achèveront à coups de ciseaux et de cailloux. De même c'est un sanglier qui se chargera de défoncer la porte du paradis et le diable s'est acheté une belle propriété au fond de la forêt. L'on dit que l'on y entend une voix de fille « qui chante à vous bouleverser le coeur d'un ours ». Parfois la réalité vous prend des airs surréels.
L'on est toujours le Maître de quelque chose. Qui vous échappe.
Un des plus beaux romans que je n'ai jamais lus.
BARGABOT ( 1958 )
Voici un livre qui porte bien mal son nom. On attend tout de Bargabot. Comme tous les héros, il peut tout faire, il vient même de tuer deux caraques supplémentaires, sauf mourir. C'est à cela qu'il va tout de même s'employer. Non pas une belle mort, mais une grande mort. Pascalet sera aux premières loges. Normal, le rêve se teinte parfois des couleurs de la réalité. L'on ne part point en excursion sur le grand fleuve de la Mort sans risque et péril. Ironie du sort, ce ne sont pas les chenapans qui ont déclenché toute l'histoire qui en seront les premiers punis. Mais celui qui les aura tirés plus d'une fois d'un si mauvais pas.
Certes Pascalet l'a en quelque sorte devancé, mais sur le côté. Sur le chemin de hallage serait-on tenté de dire. C'est moins dangereux. Et pour que ce soit tout de même moins fatiguant il a pris, avec toute la famille en goguette vers de lointains parents, le train. Moins glorieux, plus énervant, mais tellement plus rapide ! Inutilement, puisque une fois arrivé au bord de la mer on s'y ennuie ferme. Seule Cyprienne, un nom de poisson rouge à gober des cyprès, la petite bonne de quinze ans embauchée pour suppléer Tante Martine qui s'en est partie au cimetière, y prendra plaisir, à ronronner avec le chat de la famille. Tous les Gatzo, ne sont-ils pas roux la nuit ?
La boucle se ferme, dans sa barque funéraire Bargabot glisse au loin pour le dernier voyage. Mais il laisse un ultime message pour Gatzo, l'âme de Hyacinthe, est prisonnière d'un arbre, il suffit de le retrouver sur l'île, et de l'abattre pour redonner vie à la fillette...
Le livre commence comme il finit. Pascalet sacrifie aux morts et aux absents. Libations païennes aux âmes disparues, le figuier stérile abrite le serpent qui s'en vient boire le lait miellé. Pascalet ne bénéficie que de la protection de ceux qui l'aiment et des pauvres. Mais Risque-Tout le chien de l'humble Béranger ne vaut pas Barboche qui dort de son dernier sommeil sous le plus haut des peupliers. Une croix en roseau passe de main en main comme le signe incertain du destin.
Pascalet a treize ans. Les grandes vacances sont finies.
Bargabot est suivi d'un second récit sobrement intitulé Pascalet. L'état de pensionnaire dans un collège aux murs épais n'enchante guère Pascalet. Notre campagnard de quatorze ans regrette la nature du Mas du Gage ( mais de quel gage s'agit-il ? Ne serait-ce pas le Gange mortuaire avec le fleuve si près ?). Nous ne nous appesantirons pas sur les souffrances du jeune Pascalet, l'ennui le ronge à tel point que le seul dérivatif qui s'offre à lui réside en l'intérêt qu'il porte à suivre ses cours de ses maîtres. Hommage au meilleur d'entre eux, Aristide de Cabirol qui l'initie aux charmes de Virgile, de Théocrite, d'Homère et d'Hésiode. Chez Bosco, les dieux ne sont jamais loin.
Mais tout cela ne mange pas de pain, Pascalet doit bien sortir de sa prison pédagogique si nous voulons connaître la suite des aventures sur la rivière. Grâce à la complicité active de son frère de lait Léon ( le bestiaire orphique y passera décidément en entier ) et de sa Nourrice Julie Jouve, qui traduit en français, approximatif mais symbolique, donne César Jupiter, Pascalet réussit son évasion... Il trouvera refuge dans la demeure parentale désertée par ses géniteurs pour l'été.
Gatzo revient, plus chat sauvage que jamais, méfiant à l'extrême au point de susciter le doute en l'esprit de son ami qui précipite la catastrophe. Il est des portes que l'on ne devrait jamais ouvrir, surtout si l'on en a déniché la clef. C'est Hyacinthe qui surgit, perdue, idiote, sans connaissance, dépourvue de sens et d'âme. Cyprien survient qui la prend par la main et l'emporte. Gatzo et Pascalet se réconcilieront mais Gatzo refuse l'aide de Pascalet. Il se lance seul à la poursuite de Hyacinthe, décidé à la reprendre une nouvelle fois à ses caraques ravisseurs...
Le livre commence par Cyprienne et se clôt sur Cyprien, au niveau de l'économie des prénoms... la perte de l'oe(uf) initial indique-t-il le plus court sentier pour se rendre du bien au mal, de l'innocence au pire, de la stupidité à l'intelligence ? Entre l'oeuf ové et l'oeil en amande du serpent lové sur lui-même, il y a juste l'épaisseur d'un bras de rivière à traverser. Gatzo se met nu pour rentrer une nouvelle fois dans l'île, si peu paradisiaque. Nul archange au glaive de feu ne lui en interdira le passage.
UN OUBLI MOINS PROFOND ( 1961 )
En 1961, Bosco publie le premier tome de ses mémoires, encore est-ce mal présenter, il donne un livre de souvenirs qui sera suivi par deux autres mais il n'y a point eu à l'avance de projet prémédité. Simplement le besoin de redire encore une fois la matière incertaine de la vie et du songe. Lorsque nous-mêmes y songeons cela vient bien tard. Bosco a presque cinquante ans lorsqu'il publie L'âne Culotte et presque soixante lorsqu'il écrit L'Enfant et la Rivière.
En fait c'est le neuvième ouvrage qui reprend exactement la même histoire. Ce qui ne signifie pas que tout ce qui s'assemble se ressemble. Les angles d'attaque sont à chaque fois différents, même si l'on peut en distinguer deux principaux, l'imaginatif et le biographique. Peut-être faut-il comprendre le premier terme selon quelque notion qui se rapprocherait de ce que Corbin appelait l'imaginal, et le deuxième de germinatif.
Le lecteur passionné de Bosco ne sera pas surpris par cette autobiographie, Bosco y reste essentiellement Bosco, si près du romancier que l'on a l'impression que les personnages de ses romans, et Béranger, et Bargabot, et Cyprienne, ont débarqué dans sa vie et l'ont recomposée à leur convenance. L'Histoire est souvent réécrite par les vainqueurs. Chaque page renvoie pratiquement à un passage de l'oeuvre de l'écrivain. Jusqu'à Tante Martine qui s'invite plus Martine que toujours. Au début le proverbe s'est fait chair.
Après une telle lecture, il est facile de recomposer le puzzle, les célèbres culottes proviennent de l'âne, ainsi affublé, de la charrette de l'épicier itinérant qui s'en venait vendre sa marchandise au Mas du Gage. Une promenade, décidée par le père, au bord de la Durance, avec l'apparition de deux roulottes de véritables caraques, suivie des admonestations de la mère angoissée et tant soit peu hystérique, déclenche chez l'enfant de sept ans l'écriture du premier roman... Un demi-siècle plus tard Bosco reprendra l'idée de ce premier cahier d'écolier perdu.
Certes nous avons la barque, la bestiole et la rivière mais il manque l'essentiel, le Paradis. Pas besoin d'aller le chercher bien loin. Bosco s'explique sur son christianisme. Sa biographie est celle des humbles. Personnages au bas de l'échelle sociale, mais hauts en couleurs : malheureux, misérables, pécheresses, mais tous heureux d'être ce qu'ils sont et incapables d'imaginer un plus glorieux destin que leur laborieuse existence passionnée. Le Christ de Bosco n'est pas encore monté en graine, ni sur sa croix. Le plus haut point qu'il atteindra sera le garrot de l'âne. Les bergers, les rois mages, l'étoile, la crèche, les santons, et les cantiques de Noël. Le christ bosquien n'a pas souffert pour sauver l'humanité avec un H majuscule. Tout au contraire, il vit encore dans la ferveur populaire de ces petites gens qui le ressuscitent chaque jour par le simple fait de leur candeur. Un christ sans tourments, si peu inquisitorial qu'on le définirait plutôt comme un dieu d'amitié que d'amour.
Un christianisme davantage chevillé au corps qu'à l'âme. Celle-ci ayant l'habitude chez Bosco de jouer la folle du logis, ou de s'absenter sans laisser d'adresse. Tante Martine ou Hyacinthe, la voie est étroite et n'offre guère d'autres alternatives. Ou alors la longue rumination du Songe et de la Nuit. Pourtant entre l'âne savant et le boeuf philosophe Bosco a sacrifié le taureau.
Tout est dit et rien n'est révélé. L'oubli est plus profond qu'on ne le pense. C'est qu'il n'est pas derrière nous, mais devant nous. En se penchant sur son passé Henri Bosco ne dévoile rien du mystère des choses. L'énigme des êtres est un peu mise à nue, mais l'opacité du monde provient davantage des objets que des humains. Nous nous imaginons toujours autre que ce que nous sommes, c'est que nous ne sommes rien d'autre que la transparence de notre existence qui se reflète en notre propre miroir intérieur. Ce qui est gênant c'est qu'entre ces deux surfaces vides et translucides s'interposent la dureté de nos songes et l'obscurité de nos jours. Toute rivière est pourvoyeuse de reflets qui ne nous ressemblent pas si nous consentons à nous y regarder. Le fleuve court à la mer, et nous à la mort.
LE CHEMIN DE MONCLAR ( 1962 )
LE JARDIN DES TRINITAIRES ( 1966 )
Le Jardin des Trinitaires ferme la trilogie des souvenances. Encore faudrait-il s'assurer que cette sainte trinité de l'enfance perdue ne soit pas pas le quatrième élément de notre équation. Dès les premières lignes Bosco nous prévient qu'Antonin fait en effet, en toute intégrité, partie de ses souvenirs d'enfance. Antonin est juste un nom d'emprunt tout le roman est vrai de son commencement à sa fin hormis les dix dernières pages qui sont à peine très légèrement romancées.
Puisque l'auteur le dit... gardons quelques doutes sous le coude. Au cas où il faudrait le lever pour crier « Objection, votre Honneur ! ». L'imbécile lecteur, celui qui n'est pas mon frère, sera heureux de reconnaître en les remembrances choisies d'Henri Bosco maints épisodes qui éclairent à foison l'origine existentielle de scènes choc qu'il avait au préalable remarquées dans plusieurs romans. Ainsi nous apprenons combien le jeune Henri aimait prendre le train. Ce qui nous renvoie par exemple au train fantôme de Barboche, au viaduc de Bargabot, au voyage de Mon Compagnon de Songes. Euréka ! Nous savons maintenant de quelle phase de son vécu s'inspire l'écrivain !
Le malheur c'est que ce troisième tome mémoriel ressemble trop à Bosco l'écrivain. Nous avons l'impression que comme l'annonça Baudelaire, la Nature y imite un peu trop l'Art pour que ce ne soit pas artificiel. Notre Henri n'a pas de chance. Il semble poursuivi par le même guignon qui ne laissa jamais reposer en paix Edgar Poe. Deux jeunes mortes en son enfance. Sans parler du décès accidentel de son premier ami. Voilà de quoi vous traumatiser n'importe qui. Le vert paradis des amours enfantines vire un peu au rouge sang. Tant pis, si la mort de Rosalie évoque celle de Christine chez Julien Green. Ne sommes-nous pas en littérature ?
La vie rêvée est supérieure à notre existence quotidienne. Quant à la scène du Jardin des Trinitaires, non plus le livre, mais le chapitre, elle nous laisse en même temps rêveur et dubitatif. Petit Henri, il atteint tout de même sa quatorzième année, s'en va se promener dans le parc de l'ancien couvent abandonné des soeurs trinitaires. L'endroit est clos, fermé depuis des années. Comme par hasard, il se trouvera presque nez à nez avec un étrange visiteur, aux allures inquiétantes, qui tient et tire par la main un gamin point trop empressé... Sacré Riri ! Pour avoir souventes fois à des heures indues traversé la Cour des Adieux du château de Fontainebleau, je n'ai jamais été accosté par la rondouillarde silhouette de l'Empereur !
Mais Bosco ne ment pas. Il est un peu comme le Musset de La Nuit de Décembre en présence de ce jeune homme habillé en noir, qui lui ressemble. Il porte avec lui, où qu'il aille, en le monde ou en ses livres, son double, son frère jumeau et antithétique. Quitte à nous fâcher avec la critique universitaire, Bosco ne passe pas le fameux pacte autobiographique avec son lectorat, mais avec la part maudite de lui-même. N'oublions point qu'il eut un petit frère mort et une petite soeur morte qui le précédèrent de quelques années sur cette terre.
Cassez la cruche, tant qu'elle va à l'eau, en deux égales moitiés, vous ne récupèrerez pas son troisième tiers, son ombre maléfique qui lui est consubstantielle, sans transsubstantiation. Bosco le catholique flirte un peu avec l'hérésie gnostique. Certes il est d'une essence trop subtile pour tomber dans les grossières rutilances d'un manichéisme de pacotille, mais il n'a jamais su démêler le mal du bien. D'autres s'en tirent beaucoup plus mal que lui et deviennent de véritables suppôts de Satan. Mais lui, il a de tout temps, recherché l'illusoire et efficiente protection d'un jardin de Trinitaires.
Pas le meilleur Bosco, mais une centaine de pages magnifiques. Qui dit mieux.
MON COMPAGNON DE SONGES ( 1967 )
Pascalet a quinze ans. Le temps passe, l'enfance s'enfuit et le quitte doucement. Les portes du paradis puéril se referment peu à peu. Terrible solitude de la condition humaine, encore plus destructrice pour Pascalet obligé de quitter le havre des songes, tout seul, sans compagne, ni compagnon à ses côtés.
Puisqu'il faut laisser derrière soi la terre sacrée des primes années autant prendre le train et tenter de remonter à la source originelle. Non plus la rivière d'eau mais le torrent du sang familial. L'arrivée à Vénoges sera ratée, le tortillard a du retard, le bourg s'ouvre tel un labyrinthe que Pascalet arpentera. Il n'y rencontrera en quelques heures ni l'hydre du mal ni le lion du bien, il apprendra les valeurs de l'honnêteté, du travail, de la fidélité et celles inversées et débitrices de la fausseté, de l'infatuation et du mensonge. Le monde des adultes est tantôt dur, tantôt à la peine.
Il s'introduira chez son cousin lointain, en contrebande, sans se faire voir, comme un voleur de pommes ou de pêches qui saute le mur du jardin défendu. Il passera là trois longues semaines caché dans la cour de la maison, d'ennui de rêve et de drame. Un fantôme rôde dans la maison, celui d'Hortense – un prénom à l'étymologie par trop jardinière – la quatrième soeur, celle que l'on a tenu enfermée durant dix longues années dans le jardin en bout de la propriété pour l'empêcher de se marier avec un moins que rien. Mathias, celui qui justement a aidé Pascalet à franchir la haute muraille de la demeure familiale.
Mathias qui est revenu pour se venger, Mathias qui aide Pascalet autant qu'il le manipule, Mathias qui raconte d'étranges histoire sur l'âme de sa bien-aimée qui aurait émigré dans l'arbre qu'il avait planté sur sa tombe et qu'Eustache le terrible frère – celui qui se trompe lui-même autant qu'il triche avec les autres - aurait brûlé pour en finir à tout jamais avec le souvenir indélébile d'Hortense.
Mathias qui possède un domaine perdu dans la forêt en lequel il cache Cyprien qu'il a bien connu en sa jeunesse... Les figures du songe se recomposent, mais Pascalet n'est plus seul, il se réfugie à Roqueselve avec Balbine la jeune bonne d'Eustache, une âme pure recouverte du masque de la laideur. Son visage ne reflète pas sa pureté... Pascalet la laissera à sa déréliction. L'amour n'est-il qu'une rêverie que la réalité physique évapore ?
Il abandonnera aussi Gatzo qui survient et qui passe un pacte avec Cyprien devenu aveugle et pourchassé par les Caraques qui se sont retournés contre leur ancien maître. Une course à mort s'engage : il faut à tout prix retrouver l'arbre dans lequel Cyprien a enfoui l'âme de Hyacinthe. Mais il est trop tard. L'enfance meurt en une dernière étincelle, le crépuscule des dieux est inéluctable. Les caraques embrasent la forêt qui flambe comme un feu de paille ou de dieu.
Pascalet reverra une dernière fois Gatzo endormi et délirant, en proie à son obsession chimérique, et qui s'en va à la recherche de l'âme de Hyacinthe, dissoute et transportée dans la fumée de l'incendie... Exit Gatzo perdu dans ses rêves, insensible à Bérangère cette fille de chair et de sang tombée amoureuse … Le rêve tue aussi la réalité.
Pascalet revient chez lui. Les voyages forment la jeunesse et déforment les lourdes valises de l'âme que l'on transporte toujours avec soi. Il faut se faire une raison. L'on n'est pas si mal que cela chez soi. Tout compte fait la maison c'est presque un paradis !
Un récit prodigieux. Au soir de sa vie Henri Bosco règle ses comptes avec ses démons intérieurs. Tout est bien qui finit mal.
TANTE MARTINE ( 1972 )
Dans Mon compagnon de songe, à la figure imaginaire de Tante Martine Bosco substitue peu à peu celle de Grand-Mère Louise qui fut sa véritable aïeule dans la réalité civile de chair et de sang. L'a-t-il regretté ? Il est sûrement difficile de tordre le cou à ses rêves. Dans le dernier livre de l'écrivain, publié de son vivant, Tante Martine renaît de ses cendres, tel le phénix vespéral que ne brûle point de cinéraire amphore. Ma seule étoile est morte, mais vous connaissez la suite du poème.
Bosco revient sur lui-même. Il rajoute une rose au bouquet final. Première constatation : Pascalet, Tante Martine, Barboche, Béranger, ils sont tous là, pas Gatzo bien sûr que l'on a laissé dans l'enfer de sa quête inaccessible dans le volume précédent, mais les compagnons de songe quasi au grand complet, il en manque toutefois un et de taille, la rivière. Biffée d'un coup de plume, asséchée la Durance, on ne la voit plus, on ne l'entend plus, si Bargabot ne rapportait pas de temps en temps un poisson pour le repas du soir, l'on n'aurait même pas la possibilité de penser qu'elle puisse exister.
L'action est circonscrite en un lieu étroit : le Mas du Gage et les trois fermes voisines. Unité de temps, l'enfance, unité de lieu, la maison. Pour les coulisses, il y a le grand vide, zone désertique et infertile, roseaux et épineux desséchés. Une nouvelle tête tout de même, Mâche, la fille des fermiers voisins placée chez les Boucarut. Une fille de quinze ans au physique ingrat et peu causeuse, de quoi énerver un gamin de dix ans en période sexuelle de latence, pour parler comme tonton Freud. Celui qui a inventé toute une théorie pour expliquer pourquoi il louchait sous les jupes de ses petites filleules.
Mâche, aussi rousse que le diable ou que Hyacinthe. Mâche la fille sauvage qui se retire de temps en temps pour ruminer ses propres rêves dans sa hutte avec le serpent qui dort paisiblement devant la porte. Le paradis n'est décidément plus ce qu'il était. Dans les songes de Pascalet, c'est beaucoup plus beau, mais Tante Martine tient les yeux bien ouverts sur la réalité des choses.
L'ancienne aventure pousse tout de même une oreille, Tante Martine demande à Pascalet de se méfier de l'âne qui s'aventurerait autour de la maison... mieux que cet équidé qui ne viendra pas, nous assisterons à une messe noire, donnée par Cyprien et les Caraques, pour faire parler les arbres et leur arracher le secret des âmes qu'ils retiennent prisonnières. Le chant des sirènes païennes n'en finit pas de retentir, Heureux qui comme Ulysse, et Pascalet, a fait un beau voyage qu'il ne pourra oublier une fois revenu chez lui.
Et puis cette sensationnelle révélation, Mâche n'est pas la fille de ses parents, elle est une enfant trouvée, mais aussi une jeune adolescente, qui rassurons-nous n'a pas perdu la flamme de l'esprit saint qui lui est tombée dessus et commence aussi à lui chauffer sérieusement le cul. Mais rien ne sera consumé. Pascalet assiste à une nouvelle représentation de sa pièce, en fait la générale, celle qui est censée avoir fourni les éléments de base de ses futures songeries, révélées dans les récits antérieurs.
Toutefois ce n'est plus l'intrigue principale. Tout se passe ailleurs dans les mystérieuses allées et venues de Tante Martine qui en arrive même à devoir s'absenter. Pour qui ? Pour quoi ? Une jeune Agarithe, une belle douleur, dont nous ne connaîtrons que le nom. Est-elle le double de Pascalet, ou de Mâche, voire de Hyacinthe ? La matoise commère gardera son secret jusqu'à la tombe. Jusqu'à la tombe du secret lui-même. Quoique l'Ombre s'en vienne voyager dans l'intersubjectivité des consciences à jamais unies de Pascalet et de Tante Martine. Elle sait aussi traverser le voile ténu qui offre de sa trame déchirée les deux côtés du songe et de la réalité. Le motif de la broderie n'est plus le même, mais ce n'est qu'une autre épure d'un même mystère. L'histoire est sans fin, et le retour éternel.
A jamais unies. Pour l'éternité paradisiaque des commencements comme pour la pierre tombale du grand vide de la vieillesse.
Comme par hasard, le dernier roman de Bosco, inachevé, raconte l'histoire d'une Ombre qui remonte des enfers, telle Eurydice, mais pour venir rechercher son Orphée. Si tu ne viens pas au Songe, le Songe ira à toi. Mais ceci est une autre histoire. Comme qui dirait l'Autre. Le cycle s'achève, sur la non répétition du Même. Le Un ne revient plus. La dyade même ne fonctionne plus. Le rêve s'est désagrégé dans la multiplicité innombrables des atomes du sommeil, ce tissu du songe, qui traverse votre tête, et repart sur d'autres chemins. Vous n'êtes qu'une pile d'orientation. Un récepteur cosmique d'une réalité qui vous dépasse et vous englobe. Un peu comme le grain de sable qui pense être toute la plage. Mais qui porte tout de même en lui le pollen des Dieux.
UNE SYMPHONIE
Les éditeurs n'aiment pas déroger aux lois du commerce, ils se hâtent d'ajouter à chaque fin de quatrième de couverture que quoique participant à un cycle plus vaste, le volume que vous tenez dans vos mains peut être lu séparément... Loi récurrente du marché : le profit immédiat prime toujours sur le profit à long terme. Mais cette dernière phrase, par les développements qu'elle appelle, nous écarte de notre sujet.
Autant vous parachuter dans un dédale à ciel ouvert et vous empêcher d'emprunter l'ensemble des galeries ! Un livre de Bosco, répond à l'impératif catégorique de Mallarmé : tout au plus fait-il semblant de commencer ou de s'achever. Les marges rêvées sont plus importantes que le corps du texte écrit.
Que le lecteur ne se cantonne point à nos verbeux résumés par trop hâtifs, nous n'avons privilégié qu'un seul sentier. Il en est d'autres multiples, qui nous mèneraient sous de bien étranges frondaisons. Ne serait-ce que l'étude des noms propres ou un relevé toponymique pour tirer sur les fils les plus apparents de la pelote d'embrouilles. Pour les esprits plus attentifs nous indiquerons les deux branches de la croix formée par l'intersection du cycle de Constantin avec celui de Gatzo. Pour le rattachement du cycle autobiographique à ces deux précédents nous préconiserions le montage d'une structure plus absolue, dans un style abellien. Vous pouvez aussi folâtrer sous le paradisiaque arbre almé et goethéen de l'unicité végétative première.
Pour ceux qui ressentiraient d'autres accointances, nous signalerons que l'évidence du mystère bosquien - qui sera évoqué en un autre cycle sous sa forme orphique - flirte ici avec une forme troubadourienne de réécriture de La Divine Comédie de Dante. Gatzo n'est-il pas la figure même de l'errance du poëte rejeté par Béatrix ? Fumées évanescentes de l'imagination objectale ?
Gatzo, Pascalet, Constantin, ne peuvent-ils être vus comme une héroïsation masculinisée de la Sainte Trinité ? Avec cette disparition inquiétante de la Sainte Vierge au sang doré déflorée ! Le cirque païen avec le pain chrétien. Nous n'expliciterons point ici. Nous lançons des hameçons dans les eaux dormantes de l'imaginaire occidental. Bosco fut un catholique qui pêcha dans les eaux troubles du gnosticisme. Quoiqu'il s'en défendît, son oeuvre est un chemin qui traverse les épais massifs broussailleux du christianisme et qui s'infléchit non vers les taillis d'une paradis fort justement perdu, mais vers les sentes les plus obscurément matutinales de l'Âge d'Or. C'est sa croyance en l'unité de toutes les traditions en une religiosité primordiale qui empêcha Bosco de couper le cordon ombilical qui existentiellement le rattachait au christianisme, et cette foi mystique – tout le contraire d'une volonté mythique - lui fit aussi oublier que cette originelle cordelette nourricière le raccordait élémentalement et historialement aux seuls mystères delphiques.
Si ces quelques pages pouvaient aider à la redécouverte d'un des écrivains les plus précieux du siècle précédent nous en serions heureux.
André Murcie.
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